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le soulèvement - tentatives

"la vie ça éparpille des fois / ça chélidoine et copeaux / ça bleuit ça noisette" [Maryse Hache / porte mangée 32]

EXPLORATIONS TEXTUELLES

EN COURS

[le soulèvement]

le soulèvement

vendredi 16 janvier 2015, par Christine Jeanney


Deux claquements très rapprochés et les têtes se lèvent. D’abord en direction de l’étage et du toit. Peut-être que le vent a heurté quelque chose, quelque chose est tombé là-haut, une antenne, un paratonnerre.
Une explosion. Un son acide, très vite fini.
Les vitres ont vibré, on s’en approche, ça vient d’en bas. Des explosions, plusieurs, répétitives. Des pas, des couinements de semelles qui frottent, quelqu’un court. Une voiture démarre. Ensuite le silence.
Ensuite plutôt un calme différent, pas un silence total. On pourrait entendre le bruit des oiseaux si on voulait. On pourrait entendre les bruits de la ville avant qu’elle se traverse de sifflements et de sirènes, mais pas encore.
Des appels. Des explosions plus petites, car plus lointaines. D’ici, elles ressemblent à des billes qu’on renverse.
On ne bouge pas. Quelqu’un a le cœur qui lui bat dans le cou, les oreilles.
On descend l’escalier, on descend sans savoir si on se bouscule, sans savoir si les jambes descendent, mais elles s’agitent. L’air sent le chaud, le creux, l’air aspiré. L’air se vide d’air. Les enfants rentrent de l’école, mais la porte est fermée. Ils dorment dans les escaliers.
Il y a tout ce que tu ne peux pas dire à l’autre, mais qui existe.
Et qui est noir, sanguinolent, insupportable. Il y a tout ce que tu voudrais dire à l’autre, parce que se taire est pire. Taire l’insupportable est pire qu’insupportable. Ce qu’il faudrait n’est plus qu’une mince affaire. Ce qu’il faudrait palpite et vient crever contre la vitre comme un insecte mort. Ce qu’il faudrait est enterré dans un jardin, jeté depuis un pont, crié sur un aéroport où meuglent les mécaniques aveugles qui s’écartent du sol, ce qu’il faudrait est chuchoté dans une pièce vide.
C’est qu’il faudrait pourtant. Faire front, c’est qu’il faudrait faire front. Poser son front contre le front de l’autre, et peu importe ce qui en sortirait. En faisant front approcher l’autre, se retourner contre soi-même, avaler les zébrures.
Soulever des mots la carapace et dans les jointures s’introduire, pince coupante, pour que cette armure cède.
Pour que le rigide tombe d’un bloc. Que se répandent les fissures.
Que celles-ci gagnent du terrain, toutes nuancées, toutes rosées de marbrures, ou jaunes comme le pistil des fleurs, à ça que servirait faire front.
Front contre front, yeux dans les yeux. Deux claquements, on lève la tête.
Pax Labor.
Un morceau de guirlande.
Une femme en rouge.
Une collerette de plumes toute écrasée.
Pax Labor en lettres gothiques, sur la plaque. L’érudition du Pax pendant que le Labor descend dans les entrailles, ce qu’on appelle la mine et qui charrie du fer.
Le morceau de guirlande argentée, détaché, tombé dans le réel, il accompagne la boue séchée piquée de paille sur la route, à cause d’une ferme tout près.
La femme en rouge marche à travers nous. Nous sommes tous habillés de noir. La femme en rouge marche, elle s’expose, et le faisant, elle nous fait ressentir le noir. Elle parle, on dirait qu’elle parle seule, mais c’est qu’elle porte un kit mains-libres. Elle s’exaspère, les écouteurs sur les oreilles.
La collerette de plumes est une fractale, posée au sol, ou une roue dentelée, on a du mal à discerner, avec un œil au centre, la collerette de plumes, toute écrasée. Un merle sautille sur une bâche.
Le papier se décolle là-haut. Les enfants rentrent de l’école, la porte s’ouvre sur un sommeil certain – sur un cadavre, on devrait dire sur un cadavre si on osait. Ensuite quelqu’un parle. Ou c’est la femme en rouge, son exemple qui nous encourage.
Du rouge, il y a des arbres rouges sur la photo satellite. On les a laissés rouges. Pourquoi les a-t-on laissés rouges. Il y a beaucoup de plaques grises sur cette photo, des copeaux, des graviers, énormément. On les a laissés rouges pour dire ce gris peut-être. Ou parce que, justement, on ne sait pas le dire. Les enfants rentrent de l’école, il n’y a pas de porte.
Une voix se dit que ça doit bien servir à quelque chose, que si un outil est créé, c’est qu’il doit être utile, rien ne se crée qui ne serve pas dit la fée à la petite fille de dix ans et elle le croit encore parfois, plus tard, front contre front, et malgré tout, lui dire, continuer à lui dire, ce qu’on se dit dans les décombres.
Il y a l’adresse. Que l’on adresse.
On peut chercher longtemps à qui. À tout le monde, à personne, comme un message reçu en mail avec cette expression, envoi groupé. Comme un déversement. À qui, à tout le monde, à personne, ce n’est pas le plus important. Ce que devient la collerette de plumes non plus, on ne savait pas en regardant l’oiseau.
Comme un soulèvement, elle est assise face à la mer.
À chaque fois qu’elle bouge, le sable bouge. Elle veut mettre la mer au centre, ce qu’elle se dit, sans réussir. Toute la vie est périphérique.
Et puis, il y a cette question de la chute, question de fin ouverte. De claquement de fouet. De point final. Toutes les histoires finissent bien par une chute.
On n’est encore plus seul quand on ne raconte pas d’histoire.
Deux claquements très rapprochés, une explosion.


le soulèvement (2)
le soulèvement (3)
le soulèvement (4)


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