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le soulèvement (2) - tentatives

"la vie ça éparpille des fois / ça chélidoine et copeaux / ça bleuit ça noisette" [Maryse Hache / porte mangée 32]

TEXTES

EN COURS

[le soulèvement]

le soulèvement (2)

dimanche 18 janvier 2015, par Christine Jeanney

À chaque fois qu’elle bouge, le sable bouge.
Il couvre et découvre les pieds de métal gris du tabouret pliant. Elle voit des grains de sable sursauter de chaque côté des tubes et se tasser, avant de sombrer dans un glissement.
Sur la plage un enfant en pleine course claque ses talons nus. Il tangue, surpris par les nappes d’eau invisibles qui éclatent sous lui à l’horizontale.
Quand les explosions cessent, le temps se modifie. Les jambes s’agitent dans les escaliers, les marches tremblent. Les contremarches se disloquent, remplacent les regards flous par des yeux incisifs, inquiets, inquisiteurs.
Qui tu regardes quand tu regardes, et comment.
Seulement ensuite que viennent les mots. Ou c’est d’avoir formulé à l’avance, dans le secret de soi, les mots, qui te fait regarder comme tu regardes. Et voir quoi. On arrive mal à discerner, le comptoir, les rayons, les produits alignés, les sachets identiques classés ensemble. Les caméras ne peuvent pas tout montrer. Il y a des angles morts. Les portes coulissantes ne coulissent pas et les affiches recouvrent. On ne voit pas.
Ou c’est l’odeur de calciné dans l’air, vorace, qui masque les boites bariolées et les bouteilles. La rue est vide.
Sur la plage les vagues soufflent.
Elles laissent par endroits des ourlets jaunes, rabattus sous la mousse, et des lignes naissantes de lames blanches s’allongent, anéanties et dans la seconde reconstruites.
Un cri. Comme une imploration. D’abord à la hauteur du ventre des oiseaux, puis poursuivant leur vol, sifflant au-dessus d’eux dans les descentes, remontant fragmentaire, et reprenant des forces avant de finir là, tout infiltré et se mangeant lui-même, dessus autour et entre les cheveux.
Là-bas l’enfant qui court a rejoint des silhouettes. Attrape une main. Les grues du port s’inclinent, métal sur fond de ciel fondu.
Elle est assise face à la mer, un sac posé devant ses pieds.
Elle se penche, pour l’ouvrir, le fermer. Elle forme avec la toile des bosses, des creux qui se remplissent de coulées de grains jaunes minuscules. Des avalanches, des presqu’îles éclatantes et des déserts couleur de liqueur sèche touchent le bord de ses sandales.
Quelqu’un dit que l’eau de l’autre souille. Que la corruption nait de l’incroyance. Des étaux se déplacent, et des bateaux fantômes. Ils se serrent, ils se noient, ils entraînent avec eux les passagers.
Elle met ses lunettes de soleil. Un reflet coupe la mer en deux.
Une explosion, deux claquements.
Des coups de hache. Ou des coups de fusil qui forment le même son sourd et plein que font les coups de hache. On casse les rames d’un tramway. Le mot jasmin est censuré. Les mouettes s’élèvent toutes ensemble, un chien les chasse.
Une méduse, au corps de gelée transparente et la tête étonnée, s’échoue, elle se laisse brosser par les vagues à bout de souffle. Le vent glisse. Il s’appuie contre les cordes des mâts de l’école nautique. Elle entend résonner les notes aiguës et les notes graves dans son cou, ses cuisses, ses genoux, un son souterrain, aérien, joyeux, une fête de grelots, de percussions aléatoires, assourdies, chuchotées, puis éclatantes, un bruit ancien, tranquillement retrouvé ici.
Le paon est adoré et le soleil prié. Une fois l’an, un taureau sacrifié pour toute l’humanité. Les vagues soufflent.
Une mouette lâche un crabe de très haut pour le briser.
Une explosion, deux claquements.
On parle d’un enfant, sans dire son nom, son âge, son prénom, les chansons qu’il connait, les gros mots qu’il prononce. Ni comment il s’endort, un objet contre lui ou maintenu visible, par la torsion du cou, le temps que la lumière s’efface. Quelqu’un raconte derrière une rambarde un petit enfant d’origine africaine.
À quand remonte l’origine.
Qui décide qu’elle se fige, ployée ou déployée.
À quel endroit.
À Java, un médecin découvre des fossiles humains vieux d’un million d’années.
Dans l’Altaï, les princesses Scythes sont tatouées de l’épaule jusqu’au coude d’animaux fantastiques, chevreuils à bec de griffon et cornes de bouquetin. On étudie leur peau dans un musée de la ville, mais les habitants craignent que, maintenant, la fin soit proche, les chiens se mettent à hurler, les vitres à tinter, la terre ondule. Ils veulent les ramener où elles sont nées, avant le dernier cataclysme.
Un instant des griffures de sel. Un instant l’odeur des algues, et puis, dans une sorte de torpeur très douce, le grelot des mâts presque abstrait.


le soulèvement (1)
le soulèvement (3)
le soulèvement (4)

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