"la vie ça éparpille des fois / ça chélidoine et copeaux / ça bleuit ça noisette" [Maryse Hache / porte mangée 32]

TRADUCTIONS

Les Vagues, de Virginia Woolf (journal de traduction en cours)

journal de bord des Vagues -62 ["Seigneur," se dit-il, les regardant tomber, "quel nuage de poussière"]

dimanche 8 février 2015, par Christine Jeanney

.

.

(journal de bord de la traduction de The Waves de V Woolf)

.

.

.

.

.

‘Now let me fill my mind with imaginary pictures. Let me suppose that I am asked to stay at Restover, King’s Laughton, Station Langley three miles. I arrive in the dusk. In the courtyard of this shabby but distinguished house there are two or three dogs, slinking, long-legged. There are faded rugs in the hall ; a military gentleman smokes a pipe as he paces the terrace. The note is of distinguished poverty and military connections. A hunter’s hoof on the writing table — a favourite horse. “Do you ride ?” “Yes, sir, I love riding.” “My daughter expects us in the drawing- room.” My heart pounds against my ribs. She is standing at a low table ; she has been hunting ; she munches sandwiches like a tomboy. I make a fairly good impression on the Colonel. I am not too clever, he thinks ; I am not too raw. Also I play billiards. Then the nice maid who has been with the family thirty years comes in. The pattern on the plates is of Oriental long-tailed birds. Her mother’s portrait in muslin hangs over the fireplace. I can sketch the surroundings up to a point with extraordinary ease. But can I make it work ? Can I hear her voice — the precise tone with which, when we are alone, she says “Bernard” ? And then what next ?
‘The truth is that I need the stimulus of other people. Alone, over my dead fire, I tend to see the thin places in my own stories. The real novelist, the perfectly simple human being, could go on, indefinitely, imagining. He would not integrate, as I do. He would not have this devastating sense of grey ashes in a burnt-out grate. Some blind flaps in my eyes. Everything becomes impervious. I cease to invent.
Let me recollect. It has been on the whole a good day. The drop that forms on the roof of the soul in the evening is round, many- coloured. There was the morning, fine ; there was the afternoon, walking. I like views of spires across grey fields. I like glimpses between people’s shoulders. Things kept popping into my head. I was imaginative, subtle. After dinner, I was dramatic. I put into concrete form many things that we had dimly observed about our common friends. I made my transitions easily. But now let me ask myself the final question, as I sit over this grey fire, with its naked promontories of black coal, which of these people am I ? It depends so much upon the room. When I say to myself, “Bernard”, who comes ? A faithful, sardonic man, disillusioned, but not embittered. A man of no particular age or calling. Myself, merely. It is he who now takes the poker and rattles the cinders so that they fall in showers through the grate. “Lord,” he says to himself, watching them fall, “what a pother !” and then he adds, lugubriously, but with some sense of consolation, “Mrs Moffat will come and sweep it all up —” I fancy I shall often repeat to myself that phrase, as I rattle and bang through life, hitting first this side of the carriage, then the other, “Oh, yes, Mrs Moffat will come and sweep it all up.” And so to bed.’

.


« Maintenant, je vais me remplir l’esprit de tableaux imaginaires. Supposons qu’on me demande de rester à Restover, King’s Laughton, à trois miles de la gare de Langley. J’arrive à la tombée de la nuit. Dans la cour de cette maison, fatiguée mais élégante, il y a deux ou trois chiens furtifs et hauts sur pattes. Il y a des tapis défraîchis dans le hall ; un gentleman d’allure militaire fume la pipe en arpentant la terrasse. Une ambiance de pauvreté aristocratique, avec une branche familiale dans l’armée. Le sabot d’un cheval de chasse à courre sur l’écritoire – le cheval favori. "Vous montez ?" "Oui, monsieur, j’adore monter à cheval." "Ma fille nous attend au salon." Mon cœur bat contre mes côtes. Elle se tient près d’une table basse ; elle revient de la chasse ; elle mastique des sandwichs comme un garçon manqué. Je fais assez bonne impression sur le colonel. Je ne suis pas trop intelligent, pense-t-il ; ni trop grossier. Et je joue au billard. Puis, entre la charmante femme de chambre qui est au service de la famille depuis trente ans. Sur les assiettes, il y a des motifs orientaux d’oiseaux à longue queue. Le portrait de sa mère en mousseline trône au-dessus de la cheminée. Je peux esquisser le décor, jusqu’à un certain point, avec une facilité extraordinaire. Mais est-ce que je peux faire en sorte que ça marche ? Est-ce que je peux entendre sa voix – le ton précis avec lequel elle dit "Bernard" quand nous sommes seuls ? Et ensuite ?
La vérité, c’est que j’ai besoin d’être stimulé par les gens. Seul, près du feu mort, j’ai tendance à ne voir que ce qui est sans épaisseur dans mes propres histoires. Le vrai romancier, le parfait et simple être humain, peut continuer à imaginer à l’infini. Il ne saura pas intégrer, comme je le fais. Il ne sera pas dévasté par cette sensation de cendres grises derrière la grille d’un feu éteint. Des volets claquent devant mes yeux. Tout devient impénétrable. Je cesse d’inventer.
J’y repense. C’était une bonne journée dans l’ensemble. La goutte qui se forme sur le toit de l’âme le soir est ronde, multicolore. Il y a eu le matin, très bien ; et l’après-midi, la promenade. J’aime voir les flèches des églises par-delà les champs gris. J’aime les aperçus entre les épaules des gens. Les choses se sont pressées sans interruption dans ma tête. J’ai été imaginatif, subtil. Après le dîner, j’ai été théâtral. J’ai pu donner forme, concrètement, à beaucoup de choses que nous avions vaguement observées chez nos amis communs. Mes transitions étaient faciles. Mais à présent, je dois me poser la question incontournable, assis devant ce feu gris et les reliefs dénudés du charbon noir : parmi tous ces personnages, lequel suis-je ? Cela dépend tellement de la pièce. Quand je me dis "Bernard", qui entre ? Un homme loyal, sardonique et désabusé, mais sans amertume. Un homme sans âge ou vocation particulière. Moi-même, simplement. C’est lui qui prend désormais le tisonnier et remue les cendres de sorte qu’elles tombent en pluie à travers la grille. "Seigneur," se dit-il, les regardant tomber, "quel nuage de poussière", puis il ajoute, lugubre, mais avec une pointe de consolation, "Mme Moffat viendra balayer tout ça ! " Il me semble que je vais me répéter souvent cette phrase, traversé par les grincements et les cahots de la vie, en venant me cogner d’un côté du wagon, puis de l’autre, "Oh, oui, Mme Moffat viendra balayer tout ça." Sur ce, au lit. »

.

- The note is of distinguished poverty and military connections
c’est connections qui me pose problème, que je choisie d’utiliser dans le sens relation familiale, après de multiples essais

- But can I make it work ?
le type même de la phrase on ne peut plus simple qui va me coûter seize mille neurones au moins
(c’est approximatif comme décompte) (et suis évasive sur ma quantité de neurones restants, il vaut mieux)

I can sketch the surroundings up to a point with extraordinary ease. But can I make it work ?
je peux brosser le décor facilement dit Bernard, quelques coups de pinceaux vifs, mais can I make it work ?
"est-ce que je peux lui donner vie ? le faire vivre, lui insuffler de la vie ?"
un premier choix qui pourrait faire sens, mais je ne crois pas qu’il soit juste
Bernard est bien trop intelligent
(bien trop "loyal, sardonique et désabusé, mais sans amertume")
pour se sentir capable de "donner vie" à ce qu’il écrit
ce qu’il écrit ne sera jamais la vie, n’en a pas l’intention, se place à côté ou en écho, ou en ajout, mas ne prend pas sa place
son problème est d’étoffer ce qu’il écrit de ce qu’il aperçoit
"entre les épaules des gens",
de ce qui ne s’attrape pas plus que le "nuage de fumée" sorti des cendres,
"des flèches" qui dépassent du sol par-delà les champs gris étalés,
ces reliefs nus de charbon noir,
voilà ce qu’il doit intégrer, faire entrer dans ce qu’il écrit, sinon
sinon, on peut toujours imaginer à l’infini, et rester un parfait être humain, un simple romancier, qui tricote à l’envi des décors, tous plus complexes ou colorés, ou précis, ou inventifs, inventer, inventer, se remplir le crâne de "tableaux imaginaires", et puis quoi ? Quoi ensuite ?
ce n’est pas ce que Bernard veut
lui veut le son exact, le ton exact de sa voix lorsqu’elle dit Bernard, lorsqu’ils sont seuls, et sans témoins, un son intime à rendre exactement
une quête impossible
car comment rendre exactement
il est question de l’incernable, de l’indicible
ce que Bernard veut dire ne se tient pas dans un décor
sans doute que l’ambiance est utile, particulière, que la place du sabot de cheval préféré sur l’écritoire indique quelque chose, donne une teinte, mais c’est peut-être une autre teinte qu’il voudrait rendre
comme celle de la "goutte qui se forme sur le toit de l’âme le soir",
et qui "est ronde, multicolore"

bref, je choisie pour traduire But can I make it work ?
"Mais est-ce que je peux faire en sorte que ça marche ?",
bien consciente des limites et des faiblesses de cette formulation, mais consciente aussi qu’elle apporte cette dose de rouages nécessaires au mécanisme autant que du mystère du vivant
(tous les ingrédients y sont-ils ? est-ce que ça marche ?)

- I made my transitions easily
"J’ai fait mes transitions avec facilité" ne me va pas ni "j’ai effectué"
il me semble moins maladroit à la lecture de renverser la phrase avec les transitions en sujet
"Mes transitions étaient faciles"
tout en sachant que ce tour de passe-passe est problématique à cause de la disparition du Je
ça ne devrait pas être ainsi, les transitions ne se font pas toutes seules, il doit y avoir, visible, Bernard agissant toujours
(à travailler)

- as I rattle and bang through life, hitting first this side of the carriage, then the other
étrange sentiment, et pourtant très sincère de sentir que ce n’est "pas le problème" de trouver les mots exacts en français pour traduire cette phrase-là
qu’il faut avant tout ressentir de quoi il est question
que le sens de cette phrase ne se situe pas dans cette phrase mais dans la suivante (ou la précédente, puisqu’elle l’entoure), autre phrase tellement simple que j’aurais pu la traduire aidée seulement de google traduction : Mrs Moffat will come and sweep it all up.
oui, elle viendra, elle balaiera tout ça, si simplement, Mrs Moffat
celle qui prononce toujours ses phrases sentencieuses, ses proverbes, ses remarques remarquablement accordées à l’air du temps, parfaitement ajustées, qui ne dépassent pas, qui ne font pas relief
elle balaie tout ce qui dépasse Mrs Moffat, tout ce qui porte une consistance mystérieuse et indiscernable, tout ce qui reste indicible dans les nuages de fumée des feux morts

le feu était vivant et chatoyant, chaud, puis il est mort, c’est ce moment que choisit Bernard pour écrire
car Bernard n’écrit pas la vie (le feu vivant, brûlant), il la vit
il écrit l’ensuite
(les cendres, que reste-t-il dans les cendres, que sont ces cendres)
c’est là que se tient sa tâche la plus difficile et pratiquement insurmontable, à tel point qu’il s’y noie parfois, au point de perdre son identité, en telle recherche de l’autre, des autres, de la stimulation des autres, qu’il en perd cette faculté d’être limité à soi, à lui, Bernard
(qui vient lorsqu’il s’appelle ?)
si poreux aux sensations qu’il a l’impression que c’est la pièce dans laquelle il se trouve qui décide pour lui

les Mrs Moffat, elles, ne se trompent pas sur leur identité
on les appelle, elles viennent,
bien sûr que Mrs Moffat will come et sans se poser de question
elles sont simples et indéboulonnables
un proverbe carré, un coup de balai bien ajusté, et hop, le monde devient propre, lisible
il n’y a plus qu’à se coucher, la tête enfin nettoyée de ce bouillonnement constant
quelle lutte, celle de Bernard, contre les Mrs Moffat qui nient la vivacité, la complexité des nuances du monde en lançant leur proverbes carrossés
(aucun proverbe ne sera tourneboulé dans les remous, car ils sont faits de cette matière indestructible qui les fait se sortir de toutes les situations intacts)
Bernard sera cabossé, lui
lancé sur les parois à chaque virage du train, et bousculé
se répéter la phrase "Mme Moffat viendra balayer tout ça" est une drôle consolation
avec un peu d’ironie, mêlée de vérité, car quelque part
cette phrase lui indique qui il est réellement,
avec clarté
Bernard est le contraire d’une Mrs Moffat
il avance sans proverbe, sans phrase préfabriquée, sans décor stérile, sans certitudes, empli de nuages de fumée foisonnants et de choses aperçues "entre les épaules des gens"

(c’est-à-dire en eux – la tête étant entre les épaules de chacun –
et entre eux,
autant que dans ce qui les relie que dans les fragments de paysages visibles)

« Il me semble que je vais me répéter souvent cette phrase, traversé par les grincements et les cahots de la vie, en venant me cogner d’un côté du wagon, puis de l’autre, "Oh, oui, Mme Moffat viendra balayer tout ça." Sur ce, au lit. »

et peut-être que le "Sur ce, au lit",
est là pour dire
"demain est un autre jour, cessons de nous torturer, et reposons-nous, dans le monde bien ordonné, bien nettoyé, des Mrs Moffat"

ou peut-être que cela signifie
"une autre bataille nous attend demain, prenons des forces avant le jour suivant,
car les Mrs Moffat sont nombreuses, si nombreuses
et tellement envahissantes"

work in progress, toujours

.

.

.

(site sous licence Creative Commons BY-NC-SA)

Messages

Un message, un commentaire ?

Qui êtes-vous ?
Votre message
  • Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.