"la vie ça éparpille des fois / ça chélidoine et copeaux / ça bleuit ça noisette" [Maryse Hache / porte mangée 32]

DANS LES OREILLES

l’écoute oblique

l’écoute oblique #9 / - pas le temps d’écouter les voix sales -

mardi 24 février 2015, par Christine Jeanney

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Messages

  • quelle beauté que cet air de Couperin qui amène la place et l’humilité nécessaires

  • ces 2 façons d’être la voix d’un texte. celle qui transmet, celle qui interprète... de chacune reconnaître le parti qu’elle prend, le sien ou celui du texte.
    les 2 très valables à mon avis.

  • merci à vous deux ! votre écoute est précieuse pour moi :-)) (bien égoïstement)

  • pour l’ami qui pensait que mes "gens à peau étanche et à phrases lyriques" étaient des poètes, et seulement des poètes, des faiseurs de phrases :

    je ne crois pas aux poètes, qu’ils soient postures, beauté, ampoulage, véracité
    je crois aux gens, entièrement, qui sont entièrement gens, parfois poètes et ampoulés, et parfois vrais et beaux et déprimants aussi, les gens avec leur corps, et s’il y a des fêlures dedans et si elles transparaissent, ce ne sera pas que dans l’écrit ou dans la poésie, ou dans la générosité ou la chaleur, les gens forment un tout de leur corps, un tout de leur esprit, et le tout déborde sur le tout
    et aussi je ne crois pas l’écriture, sa place spécifique, rangée dans un bidon avec une étiquette, je crois à la vie, entièrement, avec de l’écriture dedans, qu’elle passe par les yeux, les oreilles, les mains, les sens, prendre une photo et écrire, parler et écrire, peindre et écrire, écouter et écrire, comprendre et apprendre et sentir et chanter et écrire, se couper avoir mal, transpercé et écrire d’être transpercé et de chanter ou de se plaindre de voir du vide, du sang, des boyaux et des branches, des merveilles et des itinéraires tortueux, il n’y pas de bidons bien rangés qui résistent à l’usure, je ne crois qu’aux bidons troués
    les gens à peau étanche, ce sont tous, pas seulement des poètes pompeux ou des faiseurs de phrase, toutes ces voix qui mobilisent la parole, des voix qui postulent, posturent à la radio à la télé dans les journaux, posturent postulent en tant que spécialistes, se regardant dans le miroir que fournit leur écho et le prenant pour interlocuteur dans leur dialogue, détricotant une œuvre ou une idée en tant qu’érudits, assénant calculant en tant que politiques, jugeant, rangeant bien proprement le monde dans des bidons, des bidons séparés, "à peau étanche bidons étanches" ce serait mon dicton, je ne crois pas qu’il y ait un bidon pour l’écrire, un autre pour le poète, un pour la rigolade, un pour les pleurs, un pour le film qui chavire, un pour le sérieux, un pour le fond du problème s’il a un fond, et tout à la fin un pour la parole du peu qui dit tout des gens de rien, en tout cas c’est ce rien là de ces gens-là qui m’intéresse
    les gens à peau étanche prennent de la place, beaucoup, ils mangent l’air respirable de ceux qu’on n’entend pas, poètes ou pas, ou n’importe quoi qu’ils fassent d’un violon ou d’un morceau de mosaïque cassée, d’une carte postale découpée, d’un fil de fer, d’une collection de chaussures seules, d’une photo de désert de visages, c’est à eux que je crois d’abord et ce n’est pas pour rien que dans mon texte Oblique la voix qui est la plus présente est une voix de rien, une voix minuscule, qui sera oubliée au bout des deux minutes de ma lecture parce qu’elle ne creuse qu’un petit trou dans le silence ou dans le bruit et c’est ainsi
    je ne crois pas non plus au manichéen, je pense que si le monde n’est pas bien rangé en bidons séparés, ce n’est pas le foutoir, au contraire, c’est là que peut se développer la nuance, j’ai mis des années à comprendre que la nuance était mon truc, et que ce truc, cette nuance, est plutôt difficile à saisir et parfois difficile à assumer, quand la majorité en action tout autour la refuse ou l’écrase sec, coup de talon d’indifférence, c’est sans doute normal, je suppose qu’un monde moins contrasté sans bidons bien rangés ne se vit pas si facilement
    je crois au monde en éventail de nuances, toutes reliées et toutes tentaculaires, un cheminement qui se démultiplie, chacun le sien plus riche qu’on ne peut l’imaginer, une cartographie de chemins proche de l’intime, à la fois dans les têtes et les corps, une nuance frappée par la tête et le corps, influencée par elle, une nuance, des nuances qui savent parler plus haut et s’affranchir du savoir pur, s’affranchir de la seule émotion, de la lucidité, de la tendresse, et du regard des autres qu’ils soit lucide ou tendre, pour venir s’emparer de tout en même temps et bien sûr du plus large, le plus large n’étant pas indistinct, comme le manichéen voudrait nous le faire croire, le plus large offrant sa dose de détail précis, chaque chose se déclinant en multitudes de pratiques, tout comme le langage possède cette capacité de se déplier en grammaire syntaxe et étymologie mais ne peut se réduire au nombre de volumes que les experts rédigent, peut-être que le plus savant dans sa branche touchera plus justement d’avoir oublié son savoir, parce qu’on peut buter sur le savoir, c’est simple de s’y arrêter, de s’assoir devant lui, continuant à le réciter mantra, et finalement de sonner creux, ça s’est vu, et souvent, ça donne des gens aux idées aussi sèches que leur peau est étanche, petits pruneaux en marche, même ornés d’un ruban, d’une rosette ou d’une place de choix dans le milieu des figures respectables, moi je prétends qu’à la petite voix qui me parle dans Oblique on ne donnerait rien d’entrée, surtout pas la parole, et c’est pour ça que je l’écoute
    la nuance c’est sortir de la réduction, ce que je lis quand je lis je l’écris je l’entends le ressens le traduis et l’écoute, qui voudrait me faire croire que rien ne communique, et qu’il n’y a pas de hiérarchie, que dans tous ces processus, tentaculaires, spectaculaires, il n’y a pas le projet de fouiller et creuser plus profond, de saisir entre les nuances celle que l’on chercherait parmi toutes, un travail harassant de s’y repérer, l’inlassable travail qu’il faut faire dans l’esquive d’un monde brut où le manichéen chante danse, est célébré sous les sunlights
    il y a la nuance et le doute
    et le doute, je suis très fière de lui, je suis très fière de douter, très fière de penser "c’est de la merde ce que j’écris", même si c’est difficile de penser ça, pas simple à vivre, mais fière oui, fière de réussir à le penser en continuant d’écrire, ça oui, parce que le doute et la nuance sont frère jumeaux, le doute ça n’est pas enfantin, celui qui voudrait être rassuré, ça n’est pas de l’humilité ou de la modestie bien fausse qui attendrait qu’on vienne la contredire, ce doute et l’impression que rien ne vaut, que tout n’est qu’échec répété ou imperfection crasse, ça n’est pas du désespérant, c’est "l’orgueil à usage interne" dont parle Antoine Emaz, exactement l’inverse de la pensée à peau étanche, j’ai besoin de douter et je suis fière de ça, car quand je ne douterai plus, je serai sans doute assise à sonner creux, ou morte, ou bien les deux

  • je sais pas bien d’où les bidons et l’étanchéité desdits viennent mais je pense comme toi, et je continue à écrire photographier entendre et écouter regarder et voir sans trop y croire : alors avec toi, oblique continue...

  • merci ! (et aussi de votre infinie patience devant mes blablas interminables :-))

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