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journal des Vagues - "Je peux raconter des histoires. Mais il ne s’agit pas (...) - tentatives

"la vie ça éparpille des fois / ça chélidoine et copeaux / ça bleuit ça noisette" [Maryse Hache / porte mangée 32]

EXPLORATIONS TEXTUELLES

EN COURS

[Les Vagues de V Woolf (journal de traduction en cours)]

journal des Vagues - "Je peux raconter des histoires. Mais il ne s’agit pas de cela." -

mercredi 11 mars 2015, par Christine Jeanney

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en écho à mon travail de traduction,
besoin de collecter ce que dit Virginia Woolf de l’écriture des Vagues dans son Journal intégral
("Les phalènes" est le titre prévu à l’origine)

jeudi 28 mars 1929

(…) « Peut-être ne devrais-je pas m’obstiner à répéter ce que j’ai toujours dit du printemps. Il semble que l’on devrait perpétuellement trouver quelque chose de neuf à dire puisque la vie va de l’avant. Je devrais inventer un beau style narratif. Certes, bien des idées nouvelles se forment dans ma tête. Entre autres que je vais entrer au couvent pour y passer ces prochains mois, que je vais me retirer en moi-même. J’en ai fini avec Bloomsbury. Je vais affronter certaines choses. Ce sera une période d’aventures et d’empoignades, assez solitaire et assez douloureuse, je crois. Mais la solitude sera favorable à un nouveau livre. Bien entendu, je me ferai des amis. Je me montrerai ostensiblement superficielle. J’achèterai de beaux vêtements et serai reçue chez des gens nouveaux. Pendant tout ce temps je ne cesserai pas de m’empoigner avec cette forme anguleuse qui occupe mon esprit. Je crois qu’avec « Les phalènes » (si c’est bien ainsi que j’appellerai le livre) j’aurais affaire à des angles très aigus. Mais le cadre ne me satisfait pas. Il faut compter avec cette soudaine fécondité qui pourrait bien n’être que facilité. Autrefois mes livres n’étaient que phrases littéralement taillées à la hache dans du cristal ; et maintenant ma pensée est trop impatiente, trop rapide, et par certains côtés désespérée. » (...)

dimanche 12 mai 1929

(…) « Je viens à l’instant de terminer ce que j’appelle la "révision définitive"" des "Femmes et le roman", afin que L. puisse lire le texte après le thé ; et je m’arrête, saturée (…). J’y ai mis beaucoup de travail et bien des opinions condensées en une sorte de gelée que j’ai colorée de mon mieux en rouge. Mais je suis impatiente de me lancer, d’écrire sans me heurter à la vue d’une barrière. Là, j’ai été serrée de trop près par mon public. Des faits ; les rendre malléables pour qu’ils se fondent aisément les uns aux autres. » (...)

mardi 28 mai

(…) « Et maintenant qu’en est-il de ce livre "Les phalènes" ? Comment vais-je le commencer ? Et que sera-t-il ? Je ne ressens aucun élan appréciable, aucune fièvre ; rien que l’énorme poids des difficultés. Pourquoi l’écrire alors ? Pourquoi écrire du tout ? Chaque matin j’en esquisse un petit passage, pour m’amuser.
Je ne dis pas, il est vrai, que ces fragments conviendront. Je n’essaie pas de raconter une histoire. Mais il serait peut-être possible de procéder de cette manière. Un esprit en train de penser. Ce pourrait être des îlots de lumière. Des îles au milieu du courant que j’essaye de représenter. Le vol fluide des phalènes suivrait irrésistiblement la même direction. Une lampe et une fleur en pot au centre. La fleur peut subir sans cesse une transformation. Mais entre chaque scène doit exister une unité que je ne parviens pas à trouver pour le moment. On pourrait appeler ça : "autobiographie". Comment vais-je pouvoir renforcer l’intensité d’un creux ou d’un acte, dans l’intervalle de l’approche des phalènes, s’il n’y a que des scènes ? Il faut que l’on sente que le commencement est là, que le milieu est là ; et le point culminant ici, lorsqu’elle ouvre la fenêtre pour laisser entrer la phalène. Il y aurait les deux courants divergents : le vol des phalènes qui arrivent ; la fleur toute droite au centre ; un étiolement et un renouveau perpétuel de la plante. Il se pourrait qu’elle voie des choses se produire dans les feuilles. Mais qui est cette "elle" ? Je tiens beaucoup à ce qu’elle n’ait pas de nom. Je ne veux pas de Lavinia ni de Pénélope. Ce doit être "elle". Mais cela pourrait donner dans le prétentieux, le précieux, l’esthétisme en quelque sorte ; symbolique en robes flottantes. Bien entendu, je puis l’amener à penser au passé et à l’avenir. Je peux raconter des histoires. Mais il ne s’agit pas de cela. Et je ne préciserai pas non plus le lieu ni l’époque. On peut voir n’importe quoi par la fenêtre ; un navire ; un désert ; Londres… » (...)

dimanche 23 juin

(…) « Toujours est-il que je commence à voir presque trop clairement "Les phalènes", ou du moins avec trop d’excitation pour mon repos. Je pense que cela commencera ainsi : l’aube ; les coquillages sur une plage ; je ne sais… le chant des coqs et du rossignol ; et puis tous les enfants assis à une longue table : les leçons. Le commencement. Voyons, il devra y avoir toutes sortes de personnages. Alors la personne qui est à la table pourra, à tout moment, appeler n’importe lequel d’entre eux et c’est cette personne qui va créer l’atmosphère en racontant une histoire, où il serait question de chiens, par exemple, ou de bonnes d’enfants ; ou bien une aventure comme il en arrive aux enfants ; tout cela très Mille et Une nuits, et tout ce qui s’ensuit… (Ce sera l’Enfance ; mais il ne faut pas que ce soit mon enfance) ; et des bateaux sur la pièce d’eau ; la perception propre à l’enfance ; irréalité ; proportions bizarres des choses. Puis il faudra choisir une autre personne, ou une autre figure. Le monde irréel devra envelopper tout cela… les vagues fantomatiques. La phalène peut entrer, ce beau papillon solitaire. Il faut qu’il y ait une fleur, que l’on verra pousser.
Ne serait-il pas possible de faire entendre tout le long du livre les bruits des vagues ? Ou les bruits de la ferme ? Quelques bruits bizarres et surprenants. La personne pourrait avoir un livre ; un livre à lire, et un autre, un registre, dans lequel écrire ; de vieilles lettres.
Lumière du petit matin ; mais il est inutile d’insister sur ce sujet, car une grande liberté doit régner par rapport au réel. Tout doit demeurer plausible, cependant.
Tout cela est naturellement la vraie vie ; et le néant ne s’introduit que si elle vient à manquer. J’en ai très certainement donné la preuve au cours de cette dernière demi-heure. Tout reverdit et reprend vie en moi dès que je pense aux phalènes. Et je me crois aussi beaucoup plus capable de pénétrer les autres… »




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(site sous licence Creative Commons BY-NC-SA)

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