"la vie ça éparpille des fois / ça chélidoine et copeaux / ça bleuit ça noisette" [Maryse Hache / porte mangée 32]

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journalier 25 03 15 / ne suffit pas

mercredi 25 mars 2015, par Christine Jeanney


Répondre.
Le buddleia fait de toutes petites feuilles, petitesse acérée, de loin presqu’un olivier. Les tessons d’un pot fracassé produisent un son quand on marche dessus, par accident. Accidentels les choix. Garder un bruit, une onde, se l’arracher. Se l’arracher en la prenant, et la garder vers soi, la ramener contre, une façon de la protéger. De vous protéger tous.
Tout se mélange quand je veux voir plus clair.
Il me manque des choses. Il vous manque des choses. Un œil, un rein, un sein, tout ce qui a quitté l’enveloppe ronde du commencement. La perfection de l’endroit initial perdue.
Ce qui vous manque rejoint ce qui me manque, une addition. Une addition de creux et de vertiges, des pertes d’équilibre serrées ensemble, en bouquets. Une réduction, reproduction à une petite échelle, du perdu, le perdu de ceux vers qui je choisis de bouger, eux et moi, décuplée leur présence, les miroirs de la Dame de Shanghai vont se briser, reviens en arrière, remonte la pellicule à contre sens, lorsqu’on verra les éclats tranchants lumineux ce sera trop tard.
Il faut relire, plus lentement. Il faut relire.
Ce matin je réponds à une question que personne ne me pose. Je réponds à une question que tout me pose. Le buddleia aussi. Les hangars vides, les moteurs démontés. Le chantier que j’entends depuis la cour, un bruit de cale de bateau. Ça craque, comme en moi craque la mécanique du corps, qui prouve qu’elle est vivante. Derrière les portes coulissantes, les circuits de refroidissement rouillent, car tout est déjà froid, plus rien à refroidir. La fonderie rasée, ces machines pour racler le sol, écraser, sous les gravats des gens qui sont passés. Mon père aussi.
Répondre.
Près de l’enveloppe primitive, la coquille du commencement, tout ce que j’ai entendu, des voix et des bruits de ferrailles. Et ses explications, nous marchions du même pas, on passe devant un mont superbe, un tas magique de radiateurs, de robinets, machines à coudre aux roues de fonte, machines à écrire noir et or, crochets d’acier et les fers à repasser début de siècle, le patin se finit en pointe sous un manche auquel il manque le chiffon et la main qui tenait. Il manque une pavane. Il manque une variation. Il manque une flûte. Il manque une pâture, un cheval vieillissant. Un panier sous l’escalier de ciment resté vide.
J’arrache ce vide que je garde, je l’arrache vers moi, parce qu’en mouvement contraire, ce qui s’arrache à moi est trop.

(pas de photo)

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(site sous licence Creative Commons BY-NC-SA)

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