"la vie ça éparpille des fois / ça chélidoine et copeaux / ça bleuit ça noisette" [Maryse Hache / porte mangée 32]

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TENTATIVES DU MOMENT //

[journalier]

journalier 28 03 15 / le fond du canal de Livourne

samedi 28 mars 2015, par Christine Jeanney


- J’écris pendant la nuit trois journaliers au moins, dans des phases de semi-réveil, plusieurs, mais aucun outil pour noter, dissolution.
- Le vent, toujours le vent ici. N’est pas un aléa, une donnée météo, mais un être vivant, névrotique, pris de longues phases de sommeil pâteux, comme sous médicaments, avant de tout briser dans la maison, cherchant derrière les meubles ce qui n’a pas été touché, qu’il voudrait décoller, faisant craquer toutes les jointures, folie furieuse.
- Le vent créé une zone d’inconfort. Important d’en chercher une pour écrire. Pour veiller, dans le sens de "ne pas s’endormir". Ne pas s’asseoir. S’approcher des grandes marées. Ne pas fuir les points, les majuscules. Fouiller en soi ce qui louvoie pour le dévisager, comme dans la salle de bain parfois quelque chose au visage est découvert qu’on ne voyait pas avant, pas forcément une ride, pas forcément le temps passé, mais quelque chose de gris, grisaille, une lourdeur peut-être, ou les gestes plus graves, rétrécis, un rétrécissement, la fenêtre moins grande, les ombres du prunier derrière elle fouettent le vide, il y a du vent. Peut-être que ça donne de l’assise cette gravité. S’approcher des grandes marées peut-être, pour être sûre de tenir quelque chose, les plages sont si longues. Infinies. Forcément quelque chose à tenir ici. Un bandeau bleu au fond. La lumière qui peint tout, en blanc, en jaune, même les petites pierres sombres. Elles se referment sur leur noirceur quand on s’approche, se rétractent comme des animaux, le noir luit. Le violet pâle aussi sur la nacre, et l’orange sculpté de calcaire, les dépôts de coquilles et ce qui est rongé, traces de fusion. La mer pour prendre des forces. Même sans la voir, même à des kilomètres on sait qu’elle est plus loin derrière, visible. La grande marée dedans s’approche de la salle de bain et regarde, qu’est-ce qu’elle voit.
- L’écoute oblique 23, je l’avais travaillée des heures, six pistes et des tas de bruitages. Avant de mettre en ligne ce matin, j’ai tout jeté, poubelle, et repris le premier brouillon. Plus qu’une seule piste maintenant, avec des endroits bruts, il le fallait comme ça.
- Deux histoires de faussaires ces temps-ci, avec les authentiques fausses têtes de Modigliani et les lettres inventées de Vrain Lucas.
Pour les sculptures, une farce d’étudiants avec des passages savoureux d’arroseurs arrosés, de naïveté simple, par-dessus un pan sombre, l’honneur en miettes d’une conservatrice de musée, sa carrière et sa vie ruinées. Modigliani passe à la trappe, il n’est pas concerné, le monde s’agite autour de lui sans lui adresser la parole. Et ce qui reste au fond du canal de Livourne, on ne sait pas. Ça pourrait être un point de départ, une liste à écrire, qui mélangerait le faux le vrai allègrement.
Dans l’entreprise marchande de Vrain Lucas, une folie, mais besogneuse. Il calligraphie entre neuf et onze fausses lettres par jour, quel rythme. Un délire qu’il partage avec un acheteur, pourtant un érudit, qui paye tout ce qu’il produit sans tenir compte des invraisemblances. Je rêvasse à ce qui pourrait s’inventer. Une correspondance entre Mark Twain et Dostoïevski par exemple (Hello Fiodor, quoi de neuf ? Tu t’en sors avec tes dettes de jeux ? De mon côté, pas la grande forme non plus...). Mais ce que je peux imaginer n’est rien, car Vrain Lucas, ose tout, et même d’écrire la lettre de menace de Caïn à Abel avant le coup fatal (et qu’est-ce que ça disait ? Sors dehors, si t’es un homme ?). Une œuvre inventive, entièrement en français, que du travail artisanal. Récompensé par la prison, pourtant. Beaucoup de ces lettres perdues, peut-être jetées du haut d’un pont, et le fond du canal de Livourne se tapisserait d’une couche de mots sur papier bible, liste folle allongée.
- Et puis hier ce reportage sur la taille du diamant. Quinze outils, au moins, quarante facettes, bains, polissages à la loupe selon un angle de 42 degrés, le tout pour obtenir un seul caillou. C’est très précis, si compliqué. Et depuis des centaines d’années.
Toute cette science, toute cette énergie. Le paon passe moins de temps et n’est pas si savant pour embellir ses yeux (il n’est pas très civilisé).
Si l’on s’exerce autant, avec autant d’outils et autant de patience, aussi méticuleux, pour protéger les siens, faire en sorte qu’ils aillent mieux (en surveillant des angles de 42 degrés, sinon la lumière est perdue il paraît), on n’entendra à la radio que de bonnes nouvelles.
(toujours finir par le futur conditionnel)

(pendant ce temps sur les photos, une lettre de Vercingétorix, deux têtes inventées, et comment on creusa le fond du canal de Livourne un jour de grand soleil)




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