"la vie ça éparpille des fois / ça chélidoine et copeaux / ça bleuit ça noisette" [Maryse Hache / porte mangée 32]

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journalier 02 04 15 / poser le poncif

jeudi 2 avril 2015, par Christine Jeanney


- J’aime ce qui devrait rester caché, les loges, les répétitions. L’orchestre qui joue en bras de chemise et qui reprend, reprend, sans le vernis des costumes noirs.
- J’aime voir la violoncelliste en jean, la soprano au travail débarrassée de son clafouti sur la tête, de ses pendeloques. Ou si une robe d’impératrice est absolument nécessaire, j’aime voir juste avant l’entrée en scène, la solitude assise, désemparée sous les paillettes, et mal au ventre sûrement.
- J’aime les visages des musiciens et le visage du chef. La ferveur dans l’orchestre, eux savent pourquoi ils sont là. J’aime l’élégance des mains. D’un clignement ou d’un hochement de tête, lui rassure les violons et encourage les cuivres, et eux ne le quittent pas des yeux, investis. J’aime comprendre ce foisonnement. Et comprendre que tel autre chef énergique a raté le contact ou perdu la confiance, aucun des musiciens ne le regarde, refus discret, les yeux rivé aux partitions.
- J’aime l’improbable, j’aime ceux qui n’ont pas le physique de l’emploi, la clarinettiste qui ressemble à la dame qui travaille à la Poste chez moi, et comme elle se soulève, et comme ça bouge en elle, malgré la chaise. Et l’autre jour, celle que m’a fait découvrir Francis Royo, replète, son sac à main, ses escarpins, elle enfile sa guitare électrique sur son manteau de ville, cette secousse.
- J’aime voir comment ça marche. Les machines étranges qui fabriquent des bouteilles, et les gestes étranges qui fabriquent des accordéons. Le verre fondu, les outils à usage unique. Les restaurateurs de tableaux, leurs lunettes qu’ils doublent de loupes. J’aime savoir que les gens s’interrogent longtemps sur la place d’une plume de pierre à coller sur l’aile de la Victoire de Samothrace, et que c’est important pour eux. Il me semble que ça donne de la structure aux choses de savoir ça, que ça organise l’inorganisable, que ça détruit le mauvais chaos, pas le bon, le fertile mais l’autre, le malsain, que ça le fouille, que ça l’éventre morceaux après morceaux, et que si d’autres s’intéressent aussi passionnément à peindre l’intonato et à "poser le poncif", que si d’autres s’activent aussi passionnément à faire en sorte que le ciel se gonfle de fleurs voraces, il pourra y avoir une sorte de contamination, et à force, un jour, le monde semblera organisé.

(pendant ce temps sur les photos, numérotation, lait de chaux et du jaune dans l’air)




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(site sous licence Creative Commons BY-NC-SA)

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