"la vie ça éparpille des fois / ça chélidoine et copeaux / ça bleuit ça noisette" [Maryse Hache / porte mangée 32]

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TENTATIVES DU MOMENT //

[journalier]

journalier 23 04 15 / Une vie d’un millimètre

jeudi 23 avril 2015, par Christine Jeanney


-Le net, le web, c’est pareil que la vie. Sauf que c’est plus rapide, comme si, après avoir fait du cheval, tu faisais du zèbre.
Des engueulades, comme dans la vie. Mais zébrées, farouches et non domestiquées.
Des découvertes comme dans la vie. Mais zébrées, fulgurantes d’air chaud, et prenantes, les poils se dressent sous le soleil.
Des horreurs comme dans la vie. Mais visiblement plus nombreuses, tout un troupeau rayé. Avant les chevaux étaient dispersés, chacun dans son enclos, maintenant ça cavale, ça détale hurlements, déferlement des hordes de prédateurs.
Des bêtises, comme dans la vie. Mais beaucoup plus. Le buzz du mec qui saute en parachute déguisé en marsouin un vélo zébré sous les fesses, c’est marquant.
Des mondes séparés, comme dans la vie. Les cercles différents se frôlent, parfois le net le web, c’est comme un compartiment de train ou le bassin d’une piscine municipale, c’est éclectique. D’ailleurs les zèbres côtoient les zébus fréquemment, aussi bien que les hyènes, les bousiers, même s’ils sympathisent peu (il faut dire que certains ne sont pas sympathiques).
Des mondes inaccessibles, injoignables, comme dans la vie, derrière des murs, les murs du net, vitres blindées, canaux tracés, et des citoyens vigilants heureusement râlent. Qu’au moins on soit piétiné gentiment, qu’on ne nous écrase pas sans ôter son chapeau, qu’on ne nous utilise pas sans nous dire s’il te plaît, qu’on ne nous mette pas en rang par deux sans nous indiquer la sortie de secours la plus proche, que l’envoi au mitard soit précédé d’abord d’un préavis, qu’on nous lamine d’accord, l’homme est un loup pour l’homme, mais poliment au moins. Qu’on ait le temps de préparer nos résistances.
Des idées, comme dans la vie. Des zèbres y’en a de toutes les couleurs. Couleurs pastel, couleurs ignobles, couleurs faciles, couleurs honteuses, couleurs vaillantes et d’autres couleurs plus discrètes mais pas moins riches.
Pareil que la vie, rien de neuf. Les exclus sont exclus et les grands célébrés, les artistes vivent à part, les vendeurs vendent. Le zèbre c’est juste un cheval à rayures. Un peu plus fou, un peu plus indomptable, mais avec quatre sabots également répartis, tendant à s’entrechoquer vers le bas. Sur le net, sur le web, comme ailleurs, les mêmes dominations et les mêmes désirs de conquêtes, les mêmes affrontements, les mêmes frottements, les mêmes violences, les mêmes rires et les mêmes écarts.
Aussi les mêmes contradictions, peut-être juste un peu plus chaudes, un peu plus saturées. L’impression d’être libre. Et l’impression d’être exploité. D’être au milieu du foisonnant. Et submergé. De prendre mieux de la distance. Et d’être accro. De s’exonérer des clichés. Et menotté. De mieux voir les scandales. Notre impuissance. De vieillir peut-être plus vite ? De rester trop jeune trop longtemps ? J’ai un ami qui dit toujours "on continue". Le net le web la vie les chevaux les zèbres, tout à plein bras, on continue tu vois.
Une sorte de "dérisoirie" en vieillissant, un sentiment accru du dérisoire, mais pas une soumission, ni une acceptation inquiète ou grise, et encore moins l’idée que tout se vaut. Plutôt, d’une certaine manière, que rien n’a vraiment d’importance. Quelque part ça libère, on a toute la place de tenter, toute la place pour échouer de mille manières (tu as vu la taille du cosmos ?), et ces tentatives vaines d’être plus humain ou plus juste ou plus accordé au dehors, au-dedans, forment une sorte de réussite.
Le voisin tond sa pelouse. Un chien manifeste sa rage. Une vie d’un millimètre se pose sur mon clavier, elle a deux ailes. Il y a des places à occuper. Des frontières à guetter, surtout celles que nos propres limites nous imposent sans dialoguer. Il y a des folies à sortir du sac, des possibles à attraper du bout des ongles. Des savonnettes, on glisse dessus, pourtant, on continue tu vois, sans craindre le ridicule, car le ridicule ne tue pas.
Ce qui tue c’est la pauvreté. La pauvreté des corps. La pauvreté des têtes. La pauvreté des deuils-constats. La richesse vorace. Pauvreté immobile. La pauvreté des mots. Quand plus personne ne les entend, personne pour les comprendre, on retrouve un journal dans une langue inconnue, on ne sait pas la lire, et les morts restent non-identifiés.

(pas de photos)

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(site sous licence Creative Commons BY-NC-SA)

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