"la vie ça éparpille des fois / ça chélidoine et copeaux / ça bleuit ça noisette" [Maryse Hache / porte mangée 32]

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journalier 06 05 15 / "la vie basse"

mercredi 6 mai 2015, par Christine Jeanney


"Ce que voient mes yeux, maintenant, jamais personne ne le verra plus, sauf en mots. La différence entre description et photo, c’est peut-être un accès inverse. Dans la description, on voit d’abord les mots, leur grillage du réel ; dans la photo ou le dessin, on voit d’abord le réel, puis le rendu technique." (Antoine Émaz, Cambouis)

-Le décalage, finalement la question du décalage semble inusable. Entre les mots et ce qu’ils devraient désigner, l’écart, pan obscur, angle aveugle. Une image mal centrée au reflet mal superposé et la figure méconnaissable, presque. Une figure autre, car il s’agit d’autre chose, construit de mots, et c’est peut-être en mouvement.
Comme pris dans le tableau de Duchamp, Nu descendant un escalier, parce que c’est nous, nus, fragiles et offerts aux aspérités. Parce que les marches se succèdent souvent sans correspondre aux mouvements des pieds et qu’il faut faire le point, comme en photographie, entre soi, le soi se débattant, interne, mobile et immobile, et l’autre soi réverbéré dans l’œil de l’autre, réagissant au bris de verre, bris de fer. L’esprit en parallèle au corps, se décale lui aussi, soumission, soulagement, parfois une rugosité insoutenable. On descend l’escalier.
Une descente pas vraiment dramatique. Monter fatigue. Et puis à force de s’écarter du sol, vers les hauteurs, on risque bien trop d’air. Se gonfler d’importance, perdre pied. On risque de se gargariser de soi, et d’agiter les bras en moulinets pour repousser la peur du vide, pour masquer le vertige qu’on ne veut pas avouer. Et puis là-haut, à la surface, les radiations, le futile et l’avilissement, les jeux de normes. La part de cerveau kidnappé happée par les gargarisés. La vue trop nette et trop glacée de frontières trop coupantes. Là-haut que les têtes tombent.
Alors rester collé au sol, doucement décalé. Rejoindre des endroits très loin du ciel, le cerveau reptilien aussi pousse vers les grottes premières. Se faufiler, tunnels, boyaux, attentif aux silhouettes compagnes, il ne faudrait pas les bousculer, pour ne pas les blesser bien sûr, et ne pas non plus se faire mal. Guetter les passages nouveaux, anciens, la matière organique creusée, les voies qui se répandent en sève, toute une cartographie faite d’issues, de croisements, de stolons et de lianes. En bas, il ne faut pas rêver, le décalage reste, il y a des choses immuables. Mais la part de souffrance fait moins de bruit, comme si la caresse répétée de l’escalier l’avait bercée, bercée, et qu’elle tombait progressivement dans le sommeil.

("Je suis persuadé qu’il n’y a rien d’autre à partager que la vie basse, la vue basse, le ras de terre, et puis creuser jusqu’à lui donner une profondeur." Antoine Émaz, Cambouis toujours)





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