"la vie ça éparpille des fois / ça chélidoine et copeaux / ça bleuit ça noisette" [Maryse Hache / porte mangée 32]

TEXTES

AUTRES TENTATIVES //

[directions]

8 paragraphes / Atelier d’été 2015 du Tiers livre

mardi 20 octobre 2015, par Christine Jeanney

besoin de donner une place sur mon site/lieu d’exercice, aux textes issus de l’Atelier d’été de François Bon
peut-être pour apercevoir la forme générale restée invisible pendant l’écriture par fragments
(et ce qu’elle (me) découvre, à mesure que)
(reste caché dans la suite de ces textes ce que la lecture des autres participants a apporté comme ouvertures possibles ou points de jonction, à lire sous chaque proposition du site du Tiers livre)

[1] les peurs

J’étais quelqu’un il y a une seconde, puis plus qu’une petite pointe d’aiguille. Le lit gigantesque s’éloigne, quitte les choses valables et bien proportionnées à mesure que je m’amenuise. Moi, éclat, écharde de bois, copeau rond. Je glisse dans la direction de nulle part. C’est comme derrière le parapet qui sépare le paysage de montagne en deux pavés distincts (en haut le ciel les coulures de pics blancs, le grumeleux des roches, en bas l’herbe pentue), derrière ce parapet la chute. Il n’y a rien, lorsque j’irai m’asseoir je le verrai. Puis, sous l’affolement je tomberai. C’est la peur de tomber qui me fera tomber. Le pire est toujours à prévoir, créant l’attente. L’attente de l’amputation, aussi, qu’elle était longue. Dans le noir une voix de femme qui disait Comme elle est belle, avec une grande admiration. Qui parlait d’une apparition, d’un fantôme, et la radio ne donnait qu’une image mentale, lourdeur flottante et blanche et passagère. Le froid m’est alors entré dans le corps, avec la peur. Elle a saisi le téléphone, Bonjour, un grand sourire, puis brutalement elle a fondu en larmes. Des larmes si fortes, des larmes solides qui sont venues trouer ses vêtements, trouer son corps, trouer le sol. Les abeilles visent les yeux, bras retourné, visage sans dents. Une ampoule éclatée sur le carrelage et ses aiguilles de verre sur mes pieds nus. Une sinueuse ligne de sang sur le mollet. Au-dessus de la porte fermée, une bouche parfaitement ronde souffle de l’air chaud l’hiver. Son ronronnement dans mes oreilles va s’amplifiant, me rendant petite pointe d’aiguille, l’espace épais, battant, et noir, c’est là qu’on tombe. Le problème avec le manque de gravitation, c’est qu’on ne peut pas savoir le haut le bas, ni si on se déplace (se déplacer, il le faut bien, même si ça n’est pas dit clairement) ou si on tombe. Un changement de proportion vertigineux, le lit gigantesque s’éloigne, je diminue, la tête contre le papier peint à fleurs fuchsia et ses imbrications de lierre, de feuilles dentelées qui le rendent illisible, foisonnant, assourdissant, dans le mur ça bourdonne, bruits de tambour, roulements de tambour, lointains, pris dans le papier peint, en expansion, tu entends ? rantanplans qui gonflent gonflent, vont envahir le mur lorsqu’ils en sortiront, envahiront le mur, et moi (accroître la distance entre le mur et ma tête ne me sauvera pas, car lorsque je m’éloigne ce ne sont pas eux qui disparaissent mais moi, mais moi qui diminue jusqu’au néant, je n’essaie plus), écoute, presse la tête, écoute les tambours, un petit garçon aux yeux vides avance au bout de ma rue et il joue du tambour, c’est le premier d’une longue file, derrière lui d’autres au même rythme avancent, bruits de tambour s’ajoutent en expansion, ils se déploient. Une armée de tambours monte la rue, celle que je prends pour aller à l’école, mais le jour on ne voit rien. La nuit une armée anonyme, intraitable, avance. Je presse, jusqu’à la douleur, une douleur vivante, je presse la tête contre le papier peint de feuillage mort, car ils me cherchent. C’est parce que je sais qu’ils sont là qu’ils me trouveront.

[2] marcher dans la maison vide

Le papier peint à fleurs fuchsia. Violette la montagne du loup, j’y suis, la tête contre. Sans les meubles, ils ont été enlevés depuis longtemps. Le rectangle imposant de l’armoire démontée a préservé les couleurs d’origine, le vert y est plus sombre et chaleureux, plus tendre, les tiges du lierre très nettes, cernées d’un jaune sec tirant sur le marron, alors qu’ailleurs il a tourné en crème sous l’assaut de lumière (elle n’était pourtant pas si forte). Sur une ligne, juste à hauteur des hanches, des creux, des chevilles dans le mur, cinq, six. Manque la barrette de bois qu’elles retenaient, avec sa rainure pour les craies sous le tableau, qui manque aussi, et l’école inventée pour des yeux de plastique, poupées, oursons, tentatives de Bambis, le nez, la courbe exagérée du front, celle inversée du dos et ses pattes si graciles qu’un seul écart les défigure, rien ne peut plus se voir. La moquette bleue et quatre ronds qui disent le lit, son emplacement. Au-dessus de la porte, la bouche est là, toujours ouverte. Ne soufflant plus d’air chaud ni la nuit ni le jour, elle laisse des toiles d’araignées se tendre, étagées et complexes. Quelle longue attente, les yeux en direction du mur, vers cet endroit qui forme un angle, de la largeur exacte du miroir. Lorsqu’on l’enlève, qu’on le décroche en le soulevant, qu’il glisse le long des pattes de métal, en ôtant avec lui la fontaine et l’oiseau, les images patiemment collectées, ce chagrin. Un chagrin étonnant, bien trop grand, les épaules secouées et la gorge. Trop grand pour la consolation qui vient mais qui ne comprend pas, la cause est si petite, un miroir décroché parce qu’il était piqueté de rouille, une si petite affaire. Ou c’était un chagrin venu de bien plus loin, portant en lui des lambeaux d’autres peines non décrites et incompréhensibles, les trainant derrière soi, les faisant remonter à la surface vers la lumière pour qu’elle les touche, lambeaux noirs qui se suivent, écharpes des peines passées, les futures se tenant embusquées et tout à coup parlant, voix hautes et mugissements, ondulations de larmes, étreignant à l’avance le corps, petit, dans cette chambre c’est tout un resserrement autour du vide, un crèvement, une douleur imprécise et vague, comme si les détails répartis sur les murs tentaient d’encercler et surprendre, au centre de cette pièce sans meubles, une forme brumeuse, une sorte de virgule, une flammèche couleur de suie, toute palpitante et prête à fuir. Quand on ouvrira les volets, une branche cognera la vitre, comme un index qui tapote, en insistant.

[3] aller perdu dans la ville

Sous le pont les tags, des lettres rouges zébrées de noir, épaisses, et cette destination induite par la lecture qui force à avancer en sens contraire, remontant la petite pente, une lente inclinaison du sol cessant là où une autre route s’unit à la première, un mur gris naissant à cet endroit épousant le virage, un mur surplombé par un trottoir plus haut, puis une route, une autre, un mur porteur d’une autre route qui longe une suite de magasins et les enseignes qu’on suppose, une croix verte clignotante, un E géant, des tubes bleus luminescents et des spirales, à droite une affiche de cirque à femme souriante, vêtue de rouge paillettes, soulevant avec grâce un cerceau bien haut au-dessus d’elle, un tigre blanc auquel il manque un œil ici mais il y est là-bas, sur l’affiche suivante, quelques mètres plus loin la même affiche dédoublée, sanglée sur un poteau, quatre coins noués, le renflement au centre déformant le sourire, rendant ovale le cerceau et le saut du tigre incertain, quelqu’un venant plus tard ôter les plaques cartonnées l’une après l’autre, jetant ces plaques à l’arrière d’un camion, s’arrêtant, repartant, superposant les plaques qu’il jette avec plus ou moins d’attention, plus ou moins de distance, les gestes raides ou secs, cartons en vrac à empiler derrière le siège du chauffeur, bientôt le véhicule s’engage au milieu du trafic, doublant, freinant, accélérant, difficile de suivre, quittant la voie centrale, reprenant ses arrêts ses départs longeant les murs périphériques, s’arrêtant reprenant comme ou coud un ourlet, passant devant derrière, puis prenant d’autres rues pour s’en aller en direction d’une autre ville et me quittant, la nuit un château d’eau s’allume, un phare.

[4] compter jusqu’à cinq (rêves)

1 – une photographie éclairée du dedans, un pantin gras à la chevelure plus nette que le reste du corps, chaque cheveu détaché clairement, comme vu à la loupe, son costume si criard qu’il me vrille les yeux (qui sont pourtant fermés) 2 – une fabrique, un métier à tisser mais aucun son ne sort des mécanismes, une fois soulevée et repliée par un système d’équerres et de trapèzes, la trame en sort, sa texture inconnue 3 – le temps dans l’autre sens et le corps blanc et vidé de substance du père reprend un peu plus d’épaisseur à chaque fois que je tourne la tête, puis il se lève simplement, car le temps retourné est aussi simple que le temps à l’endroit, je lui dis On s’était tous trompé, il faut que je prévienne maman qu’on t’a enterré sans savoir, mais il ne répond pas parce que c’est évident 4 – le sol manque, l’espace manque, l’air manque, je trébuche sur le sol qui manque 5 – une boule malléable que je presse, elle garde sa forme de boule, peu importe la force que j’y mets, je sais qu’elle est indécelable et que je suis seule à la voir, ça n’est pas triste, mais grave, très grave, ça modifie le spectre des couleurs, et la porter c’est comme parler une langue non répertoriée, et le silence qui suit.

[5] pour un dictionnaire

MUR _ Les bras qui en sortent portent des chandelles, ils s’inclinent, se soulèvent selon leur désir sans tête, leur désir sans regard et leur désir sans voix, comme un insecte aux pattes coupées dont il ne reste que l’abdomen et qui s’agite, c’est le tapis qu’on tire sous les pieds, plus fort que chavirer, parce que le vertige s’épaissit dans la largeur du mur. Ça flotte rideau. Ça large montagne assise. Ça ne se traverse pas. Mou d’une tiédeur infâme, les mots pour dire le mur, trop fats et trop fiers d’eux, ne donnent pas la mesure, la tête contre, la mesure de la peur, tête contre, le papier peint qui se décolle, le mur qui se décolle, s’en va par strates, ce regard morne que ça lance en nous, les bras nus bougent, lentement, les flammes des chandelles font des cercles parfaits qui évacuent le noir en un instant, le remplacent par cette fausse lumière mangée de terne, murs mangés dans l’obscurité. C’est comme de la matière dont la substance implose, silencieusement. Quand il ne reste qu’un atome creux comme une façade de théâtre, pan de carton, il pleut de l’eau, ou c’est qu’on pleure. Le pâle éclaire des murs qui n’existent pas, et nous pas plus, toute la couleur ne sauvera pas. Après tu te tricotes du sens et tu décryptes. Tu peux même être cartésien, et tout décrire. Développer une fiction qui tienne. Le mur se tient trop loin de toi pour que tu le saisisses (pas la distance en cause, mais la matière). Et comme on peut, debout devant le mur, et immobiles, regarde comme on se débat.

[6] juste avant, tout juste

Les murs de briques, peintes d’orange et de blanc, montent haut jusqu’à la charpente. Le toit de tôles ondulées et de tuiles ne finit pas. À gauche, des marches grimpent le long du mur, leur métal recouvert de disques bombés, un relief pour ne pas que l’on glisse – la rampe est éventrée au-dessus des caillasses, un creux, une bouche ouverte ou comme la gueule d’un animal éteint dont l’intérieur de la mâchoire se voit à travers les poils et la peau. Dans les trouées de tôle grise et verte, camouflage superflu, le ciel dépasse, une flaque bleu de lait très pâle sans horizon. Le bruit, plus que les murs, clôt cet espace, celui de la voie ferrée que l’on devine, masquée par le talus, les herbes. La rouille attaque les roues et les leviers, entrent dans les soudures, les mange. Des pissenlits poussent sous les camions. Autour du bâtiment, un chemin forme une sorte de virgule qui le prend en berceau avec son bras unique. Les ronces, les marronniers, les aubépines, on ne sait pas leur odeur, même la tête contre, tout contre, le mur, le papier peint. Des feuilles froissées, collées entre elles, fanées, pluie et soleil, tombent de tableaux d’affichage inutiles, plans et légendes défaits.

[7] distensions du temps

Le cheval est tombé d’un coup. Pattes repliées sous lui, il a chuté en une seule fois. Blanc. Un jouet replié d’un coup sec. Et toute sa masse a rebondi, ce poids charnu, ventru, musclé, regroupé en une fois, tombé au sol. Au moment où ses jambes remontent, repliées, sa tête et la belle encolure se baissent, s’inclinent, un affaissement, un vide, une inertie. Les hommes autour de lui s’écartent, font un pas en arrière. Celui qui dort marche en nous regardant dans les yeux. Le cheval tombe. Profil musclé, ventru, charnu, belle monture élancé à la croupe qui servait aux statues d’empereurs, de généraux, dessinée sur des vases antiques et sur la peau des fresques, pierre et peinture, tombé d’un coup. Il se replie, tout se replie, c’est toi qu’on vise. On l’a frappé au front, un appareil qui tue en une seule fois, pattes repliées, cou évidé, cerveau gelé, il tombe. Blanc et noir. On ne l’a pas flatté avant de s’en saisir. On n’a pas dit un mot. On ne l’a pas protégé, ni vu comme il le méritait. Tué d’un seul coup et rétracté. Abasourdi. Il faudrait envelopper ce geste dans un suaire fait de noir, de velours que le ciment recouvre, ou partir en hurlant. L’homme qui dort et qui marche porte le cheval qui tombe, constamment.

[7 bis] compression, transfert

CORTAZÀR (JULIO) : Un homme visite un aquarium, s’immobilise devant une vitre où il observe l’animal simplifié, théorique, éternel et incompressible, une tête équipée de deux yeux implantée au sommet d’un système digestif. L’homme revient plusieurs fois en visiteur. À chaque fois, il est happé par les yeux qui le dévisagent, ou c’est l’inverse. Puis le glissement, quand l’homme fondu à l’intérieur regarde depuis la vitre sa silhouette qui s’en va, et lui reste, poisson.
La surface se décrit correctement, elle s’analyse, scientifiquement délimitée dans le temps et l’espace. La surface est valable, une vitre douée de dureté – on peut poser sa tête contre –, un assemblage d’atomes de certitudes. C’est une base, une colonne vertébrale, un rein solide. Mais les mots creusent dans les fondations. Quand ils auront fini de forer et qu’on s’éloignera, d’un simple coup d’œil en arrière, on comprendra que la surface n’y est pas, n’y était pas, le monde en négatif propose nos visages inversés (alors qui sommes nous ?).

[8] par le trou de serrure

(16) Sur le papier-peint les fleurs violettes sortent du mur, s’infiltrent dans ma tête, entrent par mes globes oculaires, oreilles, narines et me recouvrent, comme une marée avale la plage de sable. Je ne suis pas un obstacle, car je n’existe pas. (61) Dans ce rêve il se lève, lui le mort, et il me prend la main. D’habitude le contact des rêves est léger, inconsistant, mais là sa main est chaude, vivante, je sens les plis rêches de ses doigts dans ma paume, preuve qu’il travaille le bois. Je m’étonne, ça semble tellement réel. L’instant d’après il rêve de moi, nous avons échangé nos places. (77) En haut d’un escalier, le cheval de trait se présente, un peu fier, comme un artiste de cirque avant son numéro. Il se met à descendre, très gracieusement malgré son poids et ses jambes délicates. Il va à l’abattoir. Pendant qu’il descend, des images sont projetées sur son pelage, avec des bruits, des musiques aux sons graves, des gongs, des crissements. Les lumières colorées et les photos glissent et se superposent, elles forment sur les courbes de son corps des constructions étranges qu’on ne sait pas reconnaître, car trop anciennes ou pas encore construites. Une fois en bas, il s’immobilise de profil. Quelqu’un, que l’on ne voyait pas la seconde précédente, se place en face de lui et le frappe juste au milieu du front. Il tombe au sol, de toute sa masse, d’un seul coup. (2) Une place avec ses façades côte à côte serrées, hautes et étroites, une place dans une ville du Nord ou de Belgique avec ses maisons à arcades de pierres et ses pans de briques rouges. Au-dessus des portes et des fenêtres sont sculptés des visages grimaçants ou les signes distinctifs de différents corps de métier – tanneur, boucher, poissonnier, magistrat. On admire l’architecture, c’est une visite guidée, et une voix off déverse des anecdotes agréables, donne des précisions historiques savantes. La promenade se poursuit vers une rue transversale qui aboutit derrière la place, on voit l’envers des constructions, du papier peint fixé sur du carton tenu par des équerres de bois posées au sol.



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