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Le départ, Georges Perec (W ou le souvenir d’enfance) - tentatives

"la vie ça éparpille des fois / ça chélidoine et copeaux / ça bleuit ça noisette" [Maryse Hache / porte mangée 32]

LECTURES

Le départ, Georges Perec (W ou le souvenir d’enfance)

vendredi 20 novembre 2015, par Christine Jeanney

Ma mère m’accompagna à la gare de Lyon. J’avais six ans. Elle me confia à un convoi de la Croix-Rouge qui partait pour Grenoble, en zone libre. Elle m’acheta un illustré, un Charlot, sur la couverture duquel on voyait Charlot, sa canne, son chapeau, ses chaussures, sa petite moustache, sauter en parachute. Le parachute est accroché à Charlot par les bretelles de son pantalon.
La Croix-Rouge évacue les blessés. Je n’étais pas blessé. Il fallait pourtant m’évacuer. Donc, il fallait faire comme si j’étais blessé. C’est pour cela que j’avais le bras en écharpe.
Mais ma tante est à peu près formelle : je n’avais pas le bras en écharpe, il n’y avait aucune raison pour que j’aie le bras en écharpe. C’est en tant que "fils de tué", "orphelin de guerre", que la Croix-Rouge, tout à fait règlementairement, me convoyait.
Peut-être, par contre, avais-je une hernie et portais-je un bandage herniaire, un suspensoir. À mon arrivée à Grenoble, il me semble que j’ai été opéré – j’ai même longtemps cru, chipant ce détail à je ne sais plus quel autre membre de ma famille adoptive, que c’était le professeur Mondor qui avait pratiqué l’opération – à la fois d’une hernie et d’une appendicite (on aurait profité de la hernie pour m’enlever l’appendicite). Il est sûr que ce ne fut pas dès mon arrivée à Grenoble. Selon Esther, ce fut plus tard, d’une appendicite. Selon Ela, ce fut d’une hernie, mais bien avant, à Paris, alors que j’avais encore mes parents.

Un triple trait parcourt ce souvenir : parachute, bras en écharpe, bandage herniaire : cela tient de la suspension, du soutien, presque de la prothèse. Pour être, besoin d’étai. Seize ans plus tard, en 1958, lorsque les hasards du service militaire ont fait de moi un éphémère parachutiste, je pus lire, dans la minute même du saut, un texte déchiffré de ce souvenir : je fus précipité dans le vide ; tous les fils furent rompus ; je tombai, seul et sans soutien. Le parachute s’ouvrit. La corolle se déploya, fragile et sûr suspens avant la chute maîtrisée. »


Georges Perec, W ou le souvenir d’enfance

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(site sous licence Creative Commons BY-NC-SA)

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