"la vie ça éparpille des fois / ça chélidoine et copeaux / ça bleuit ça noisette" [Maryse Hache / porte mangée 32]

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journalier 28 12 15 / roumégations et autres

lundi 28 décembre 2015, par Christine Jeanney



- au départ un documentaire sur arte en 6 volets (n’en ai vu que 4, mais justement, c’est après avoir vu le 4ème que je me questionne) : après la phase d’appétit devant cette belle mise en images et en sons, après la joie d’en apprendre plus sur des destinées et des visages, un bilan un peu plus tiède : le 4ème volet est centré sur l’histoire du surréalisme, mais vue sous l’angle événementiel, chronologique, une suite de rencontres-amours-ruptures. En exagérant le trait, c’est la version people-gala-voici d’un courant artistique, qui a couché avec qui a rompu s’est détourné offusqué est parti a présenté tel autre à qui etc. Donc une histoire de l’art faite d’anecdotes, égrenant les réactions du public devant telle ou telle toile ou telle exposition
- je me souviens de je ne sais plus qui affirmant que l’histoire de l’art n’a pour objet qu’elle-même, et donc pas vraiment l’art
- ma frustration me pousse à creuser la question (un peu bateau) de "qu’est-ce que l’art, la création" (suis une autodidacte inculte, sachant si peu de choses) donc direction podcasts de france culture, cherchant l’aide de conférenciers sur youtube, regarder/ écouter, entendre des mots de Camus, des vues de Proust, etc.
- et puis tomber sur un cours de philo de terminale (et mon constat renouvelé que j’y ai eu accès en mon temps, mais à une période ou j’étais incapable d’en tirer quoi que ce soit, trop jeune, malléable, soumise à d’autres questionnements pour être capable d’entendre un peu de l’enjeu ce qui se nouait là) donc entendre (trente ans après) parler de ce qui me passionne : art/artisan, qu’est-ce que le beau, utile/inutile, jusqu’à un certain point : ce moment où il est dit que l’art efficace est de l’artisanat, du marketing, l’art n’est pas efficace, ne doit pas l’être, la pensée ne doit pas viser l’efficace mais un idéal, pour se libérer, un élève intervient (c’est un peu inaudible, il parle de la conception de l’artiste au XIVe siècle) "bravo dit le professeur, excellent, ça c’est tout de suite 2 pts de plus au bac". Donc dans cette salle de classe, schizophrénie, cerveau tiraillé entre concepts : l’inutile présenté comme délesté d’entraves, idéal (presque supérieur) dans un discours prônant l’utile et l’efficace, l’exposition de cette pensée sur l’inutile sera utile, elle donnera des points au bac. J’avais toujours pensé obscurément sans le creuser vraiment, que le bac était une entreprise de tri, de ségrégation, d’accroissement des inégalités, un diplôme (comme d’autres, je ne fais pas une fixette) qui vise à élaguer, les loosers d’un côté, ceux qui réussiront de l’autre, mais c’est peut-être pire que ça. En étant le but unique de tout parcours scolaire dit "normal", la perspective du bac pervertit la pensée elle-même, dans son corps même, elle atteint la façon de penser la pensée, elle la contraint à se tenir bien raide, tranquille, adaptée aux rouages de reproductibilité. Peut-être pour ça que cette culture là ne peut pas émanciper et fabriquer des cerveaux qui fouillent les contradictions, qui viseraient un idéal, une société humaine plus éclairée, plus juste, plus harmonieuse ou intelligente. Le bac maintenu comme point d’arrivée de la pensée l’ampute de sa dimension de révolte, la musèle, l’encourage à laisser les lignes là où elles sont. Le bac-philo fabrique du sage, du genre de celui qui jamais ne met en doute, du pragmatique, qui ne montera pas sur une barricade, ou alors cela fabrique du triste, du genre écartelé par le contradictoire, de l’englué dans le "ce qu’il faudrait" et le "ce qui se passe effectivement", du à tendances dépressives. Un but comme le bac n’est pas rien, il décide que les choses resteront en l’état, inchangées. C’est peut-être par le bac et seulement par lui et son travail de sape silencieux, souterrain, que la philo est acceptable dans les salles de classe (et comme ça doit être difficile d’enseigner cette matière avec la conscience d’un résultat à obtenir), une philo acceptable grâce au bac car ainsi filtrée, débarrassée de toute possible remise en question d’un ordre établi. Puisque l’inutile est beau et que c’est utile de le dire.
- une fois arrivée là, j’ai pensé que j’avais juste découvert l’eau tiède, qu’il n’était pas très neuf mon raisonnement, ben nous vlà bien que je me suis dit, à quoi ça m’a menée de regarder un documentaire sur arte.
- alors, journée entre relecture et corrections pour Oblique, prévu en février chez Publienet
- et des photos






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Messages

  • quoique…
    une façon d’avoir le bac philo du moins dans mon temps ancien où si on passait comme pouvait l’écrit on accédait à l’oral, et où finalement c’était sans doute là que ça se jouait, c’était - pour moi ça a marché - de ne pas trop avoir aimé la philo - ou ça jargonnait, ou ça me posait des questions qui dérangeait le cours alors me taisait - et de s’en sortir comme on sent (les bas de laine et les nattes ont peut être aidé, ça allait avec le ton pas formaté)
    l’ennui c’est qu’on en sort totalement ignorant mais assez curieuse pour chercher ensuite, quand la langue des philosophes ne vous éjecte pas
    Aimé le graphisme, l’inventivité de la série en question, moins le fond moi aussi, et dès le début ou presque, alors regardé en quatre fois, comme un divertissement

  • dérangeaient (ouille et il doit y en avoir d’autres, pardon)

  • Le prof est dans son rôle, les points supplémentaires qui ouvrent l’accès au bac viennent de l’acquisition d’une connaissance. Peu importe qu’à ce moment précis de la vie de l’élève, ça ne soit rien d’autre qu’une carotte. La pensée se construit comme ça, par accumulation de connaissances, au départ, c’est pour plaire aux parents, aux profs, avant la bascule vers soi, vers la pensée propre.
    En terminale, j’avais sur ma veste un badge avec le symbole anarchiste inscrit dessus. C’était l’époque du post punk. Ma prof de philo est venue me voir, m’a demandé si je savais ce que cela signifiait. Évidemment, je n’en savais rien, ou si peu. Alors, elle m’a parlé de l’anarchisme, elle m’a parlé du dadaïsme et des surréalistes, et ainsi elle a su trouver pour moi la porte d’entrée vers une pensée plus complexe.
    Mais je m’égare. Pour revenir au sujet de l’article, il me semble que le lycée en philo (mais c’est vrai pour d’autres matières) pose les fondations sur lesquelles chacun construit sa vie, sa conscience du monde. La curiosité ne s’apprend pas, à chacun de faire ensuite selon son désir.

  • Peut-être un jour supprimera-t-on l’enseignement de la philo (et les profs qui en sont chargés), ça instille quand même encore trop de questions dans de jeunes cerveaux si malléables...

  • Merci à tous de ne pas avoir souligné l’indigence de ma roumégation-de-fort-mauvaise-humeur-j’étais :-))

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