"la vie ça éparpille des fois / ça chélidoine et copeaux / ça bleuit ça noisette" [Maryse Hache / porte mangée 32]

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vendredi 26 février 2016, par Christine Jeanney



C’est comme une faim, une faim inquiète parce qu’elle ne sait pas ce qui peut l’assouvir. Les mouettes crient. Un enfant babille et tousse dans ma cour. Ce sont des diversions, la faim se tasse avec le claquement d’une portière et le bruit d’un moteur. Une araignée est cachée derrière le repli du volet, sa toile en forme de berceau.
Écrire depuis la sensation de faim est difficile à cause du non identifié qui l’accompagne. Arracher la langue. En Suède on teste la journée de six heures ; les chefs d’entreprise constatent qu’il y a moins de suicidés parmi les ouvriers et qu’ils travaillent mieux. Aux États-Unis des savants étudient l’écart entre charisme et compétences ; les personnalités les plus autoritaires, égocentriques et décideuses sont aptes au leadership, car plus armées, mais sont moins compétentes que d’autres, plus discrètes bien que supérieurement capables d’accomplir leur tâche. En France les femmes doivent être chaperonnées par un homme pour être prises au sérieux, même dans certains domaines comme le cinéma ou la création artistique. Au Pakistan elles sont tuées et leurs assassins ne sont pas inquiétés, car si le crime d’honneur est interdit, dans les faits il est n’est pas suivi de condamnations. On fait dormir des enfants dans les détritus. On démantèle un campement Rom contre l’avis du juge, les prises en charge médicales s’arrêtent, faute de retrouver les malades chassés plus loin. Les chats aussi partent mourir dans les buissons, mais eux volontairement, un Rom n’est pas un chat. Mais les humains comme des éléphants : ce que ça secoue en soi, ce que ça vient creuser, ce texte-là et la honte, la honte de ne rien pouvoir faire concrètement. Démunie.
Quelqu’un dit que pour un intellectuel dire c’est faire, quoi faire, la honte, quoi dire.
Nos actes, ce qu’on laisse faire silencieusement en le sachant. Ça participe de la faim, cette déchéance. Ça creuse dedans.
La faim avale l’inefficace avec délice, elle en veut toujours plus. L’absurdité et le manque d’empathie lui font comme un moteur interne, avec cylindres et pistons. Arracher la langue. S’arracher de sa propre langue ce qui la décore est difficile. La faim ne veut pas être dévoilée crûment, elle veut garder le flou pour tenir tête, rester cachée comme l’araignée. Elle aime les diversions et c’en est une quand qu’on s’écoute parler, quand on s’écoute écrire – sans s’écouter les uns les autres, ce qui serait un progrès –, la faim aime qu’on soit seul, et qu’on s’écoute parler soi-même, et qu’on s’écoute écrire soi-même en se regardant bien en face, yeux dans les siens. D’écrire miroir, qu’est-ce que ça donne et comment ça peut perdre. Comment ça invalide la langue. Écrire est-il valide. S’arracher de la langue ce gel, cette masse inerte.

Certains jours c’est latent, comme un malaise qui envahit certaines parties du corps sans que je puisse dire lesquelles. Une présence, comme les rochers dans les hauts fonds. Une portion de sol dur, souterraine, avec ses pierres à peine visibles, tout en à-pics et dénivellations, hausses brutales et pentes progressives.
Faite d’une matière rugueuse, flottante, et coulant d’un organe à l’autre, c’est la faim. Nausées, vertiges, déséquilibres. Sensations de froid et de chaud. L’inconfort impossible à décrire, soudé au sentiment de culpabilité de n’être pas à plaindre. Ni malade ni censurée, emprisonnée, ni poursuivie ou exilée. Ni menacée d’être traduite en justice, ni promise aux souffrances, punitions de cachots de tortures, défigurée, mise au silence. Coupable de vivre dans un corps tiède et bien nourri, quand d’autres non. Un aboiement dedans, une bête qui glapit et geint. Quelqu’un couine et ce n’est pas humain. Une forme un peu rose, décharnée, qui gratte jusqu’à l’os à la moindre occasion, la moindre petitesse. Gratte à l’os le revêtement approprié, hygiénique et labellisé, utilisé en protection par nous – je ne sais pas qui est nous.
Les messageries, les reçus, les contrats, occasions à saisir et pétitions en ligne, tous ramassés sur la même crête, tous rabattus au même niveau, placés à un endroit ou déposés sur une limite où se trouverait l’encore vivable. Gratte à l’os dit que ça n’est pas vivable.
Gratte à l’os tout en grattant mon corps tiède au cerveau bien nourri m’empêche d’aligner toujours les mêmes données démesurées, de les étalonner pour qu’elles produisent ce qui s’approcherait du supportable.
Ce n’est pas supportable, dit-il. Il ajoute que la bonne volonté ne suffit pas. Que si ça n’empire pas on aura de la chance. Et que si ça s’arrange aussi : également. En vertu du hasard. Du seul hasard, sûrement, dit Gratte à l’os, le hasard c’est certain. Lui qui jongle. Ce qui reste sous terre inconnu, à cause du hasard, et la chance qu’il y aura de restaurer ce qu’on restaurera et d’exposer ce qu’on exposera, de connaître ce qui se révélera de tout ce temps passé, cette immense plage de temps pendant lequel les jours ne portaient pas de noms, aucun d’entre eux, et ils étaient nombreux, si nombreux que c’en est impensable. Les métropoles enfouies, les mastabas, le nombre de visages ciselés et d’hydres fantastiques à têtes de chevaux, morcelés dans la terre, par hasard, et le sommeil tombé sur eux, aussi profond que s’ils dérivaient dans l’espace à des milliers de kilomètres, tous les points cardinaux perdus dans ces épaves, les nôtres, celles de notre espèce. Ce qui sera découvert, regardé, la chance et le hasard de rencontrer par-delà la durée ce qu’ont fait d’autres mains, identiques à nos mains et avec nous semblables – qui est nous, je ne sais pas. Le hasard seul, dit Gratte l’os, décidera de combien de condamnés, qui en naissant, qui en marchant, qui en parlant comme tout le monde, et la destination fatale par chance qui fait bascule.
Combien. Il dit qu’il en faut plus. Plus de sauvés et moins de condamnés.
Gratte à l’os aime les belles histoires. Voudrait juste être consolé, les jours calmes.
D’autres jours, c’est sa tête dans ses mains, ses deux mains sur ses tempes qu’il s’arrache et voudrait déformer, tirant la peau jusqu’à ce qu’elle cède, enfonçant ses doigts dans ses joues qu’elles se strient de griffures, s’allongent, vers le bas se défassent, et son visage perdrait sa forme de visage, même reconstruit, même rassemblé. Quelque part, il voudrait pouvoir s’extirper, oui vraiment. S’exonérer. Mais c’est un verbe étrange, qu’on n’atteint pas comme ça.
En attendant, et seulement quand la tête de Gratte à l’os montre une symétrie acceptable, il est pris d’un désir – peut-être ça qui provoque le malaise –, celui de fabriquer un objet qui ne coule pas. Qui fixe le hasard, se substitue à lui, le contre. Qui fasse arriver un bateau. Qui adoucisse les frondaisons – mais c’est mal dit – plutôt qui fasse en sorte que lever la tête soit moins dur. Un objet qui repousse les nuages acides, les boues immondes. Nettoie nos satellites poubelles en orbite. Purge nos germes, notre morgue, nos injures.
Qui est ce nous, je me demande toujours. Je ne suis pas d’une grande aide, pas étonnant que Gratte à l’os se gratte.
Arracher à la langue ce qui la brise.


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