"la vie ça éparpille des fois / ça chélidoine et copeaux / ça bleuit ça noisette" [Maryse Hache / porte mangée 32]

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journalier 29 02 16 / (inadmissible)

lundi 29 février 2016, par Christine Jeanney



Dans l’absence, l’enfant lance sur le mur une petite voiture. Elle vise précisément le linteau de bois blanc, à l’endroit où se rejoignent la verticale de la porte et l’horizontalité qui longe la moquette – des bouclettes vertes, un rouleau de caoutchouc crémeux que son père a savamment déroulé, puis coupé au cutter en insistant pour qu’elle ne s’approche pas. L’outil dangereux au manche entortillé de sparadrap, comme si c’était lui qu’il avait fallu soigner – soigner le père, une fois passée la porte de la chambre et quand les infirmières sont parties, elle s’assoit au bord du lit, contre ses jambes – de plus en plus minces sous le drap – puis, à l’aide d’un cure-dent, elle ôte la gangue grisâtre qui emprisonne ses dents, une par une, soulève la matière parasite et collante sans blesser ses gencives pendant que lui, immobile, patiente la bouche ouverte. Parfois elle pense avoir fini, pas tout à fait, il fait claquer sa langue tout en avalant sa salive, attentif, il dit Encore là, en montrant un endroit précis, elle recommence – elle vise, récupère la voiture qui rebondit de travers puis recommence, elle pense sûrement qu’au bout de plusieurs lancers, la voiture se déformera, qu’à force de chocs imprimés, la peinture blanche du linteau restera marquée, qu’apparaîtront les impacts, les cicatrices, échardes de bois et fragments de peinture en éclats pelliculés clairs et luisants. La nuit, elle utilise une pointe de métal pour dessiner des arabesques dans la porte de son armoire – une porte noire marbrée de fausses nervures, avec cette multitude de trous qui forme la surface grumeleuse du bois aggloméré. Le reflet du lustre de la salle à manger fabrique de larges taches violettes comme des aurores boréales, elle les voit lorsqu’elle penche la tête pour suivre précisément le chemin jaune pâle qu’elle creuse, dont la matière ne s’épuise pas car plus elle creuse et plus les torsades jaunes s’enroulent. Il s’agit de maintenir la pression assez longtemps pour que le chemin s’arrondisse, enjambe la pointe, l’outil, enjambe le doigt, la main – elle n’a pas enjambé la petite porte de grillage vert du jardin, celle qui mène à l’arrière de l’usine et en courant elle a heurté un des montants de fer, son genou s’ouvre en deux. Elle hurle, tout le monde hurle, tout le monde pleure, elle est assise, on enserre son genou grand ouvert – et le monde entier hurle et le monde entier pleure –, elle se voit de profil dans le miroir de la porte des toilettes, elle se voit hurler. Elle hurle mais elle n’a pas mal. Elle hurle les causes qui ne font pas d’effets, les chemins ronds qui ne vont nulle part, le tiraillement entre ce quelque chose qui voudrait que ça cesse et ce quelque chose qui voudrait que ça continue, les petites voitures résistantes sous ses coups et la gangue opaque qu’elle enlève, qui revient, qu’elle voudrait ne plus voir revenir et revenir, et tout ce qui ne reviendra plus. Les portes sont des lames qui coupent ces espaces en petites tranches – tableau géométrique – une maison dont l’architecture est trop simple, ou trop compliquée, inadmissible, dans sa présence.

pour l’atelier d’écriture en ligne du #tierslivre, écrire avec... Perec


photo : George Perec sur remue.net

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(site sous licence Creative Commons BY-NC-SA)

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