"la vie ça éparpille des fois / ça chélidoine et copeaux / ça bleuit ça noisette" [Maryse Hache / porte mangée 32]

TRADUCTIONS

Les Vagues, de Virginia Woolf (journal de traduction en cours)

journal de bord des Vagues -70 ["Si la vie, pense-t-il, pouvait garder cette permanence"]

mardi 1er mars 2016, par Christine Jeanney

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(journal de bord de ma traduction de The Waves de V Woolf)

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- le passage original

‘‘Now they have returned, my inmates, my familiars. Now the stab, the rent in my defences that Neville made with his astonishing fine rapier, is repaired. I am almost whole now ; and see how jubilant I am, bringing into play all that Neville ignores in me. I feel, as I look from the window, parting the curtains, “That would give him no pleasure ; but it rejoices me.” (We use our friends to measure our own stature.) My scope embraces what Neville never reaches. They are shouting hunting-songs over the way. They are celebrating some run with the beagles. The, little boys in caps who always turned at the same moment when the brake went round the corner are clapping each other on the shoulder and boasting. But Neville, delicately avoiding interference, stealthily, like a conspirator, hastens back to his room. I see him sunk in his low chair gazing at the fire which has assumed for the moment an architectural solidity. If life, he thinks, could wear that permanence, if life could have that order — for above all he desires order, and detests my Byronic untidiness ; and so draws his curtain ; and bolts his door. His eyes (for he is in love ; the sinister figure of love presided at our encounter) fill with longing ; fill with tears. He snatches the poker and with one blow destroys that momentary appearance of solidity in the burning coals. All changes. And youth and love. The boat has floated through the arch of the willows and is now under the bridge. Percival, Tony, Archie, or another, will go to India. We shall not meet again. Then he stretches his hand for his copy-book — a neat volume bound in mottled paper — and writes feverishly long lines of poetry, in the manner of whomever he admires most at the moment.’

- ma traduction


« Ils sont revenus mes pensionnaires, mes familiers. Maintenant, le coup de couteau, l’accroc que la lame étonnamment fine de Neville m’a porté, est réparé. Je suis redevenu presque entier, et comme je jubile ; je remets en jeu tout ce qui est en moi, ce dont Neville n’a pas idée. Je regarde par la fenêtre, j’écarte les rideaux et je pense "Tout cela ne lui donnerait aucun plaisir, mais moi, ça me réjouit". (À ça que servent nos amis, à cet étalonnage.) Mon horizon peut embrasser tout ce que Neville n’atteint pas. Au bout de la route, ce sont des chants de chasse que l’on braille. On célèbre la course et les meutes de chiens. Les petits garçons à casquettes, ceux qui tournaient toujours la tête au même moment lorsque la voiture prenait le virage, se congratulent en se frappant l’épaule, ils se vantent. Neville évite soigneusement tout contact et, discrètement, comme un conspirateur, il se précipite dans sa chambre. Je le vois se couler dans son fauteuil, observer le feu et son architecture encore solide pour le moment. Si la vie, pense-t-il, pouvait garder cette permanence, si la vie pouvait faire durer cet ordonnancement – par-dessus tout, il veut de l’ordre, il exècre mon chaos byronien ; il tire ses rideaux, verrouille sa porte. Ses yeux (car il est amoureux, la silhouette sinistre de l’amour planait sur notre rencontre) se remplissent d’attentes et de larmes. Soudain il s’empare du tisonnier, et, d’un seul coup, il détruit l’apparente solidité du charbon qui se consume. Tout change. La jeunesse, l’amour. Le bateau glisse sous l’arche des saules et passe maintenant le pont. Perceval, Tony, Archie, ou un autre, ils s’en iront en Inde. Nous ne nous reverrons plus. Alors, Neville tend le bras pour prendre son cahier, un volume soigné, recouvert de papier moucheté – et, fiévreusement, il se met à écrire de longues strophes, à la manière de ceux qu’il admire le plus en cet instant. »
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(work in progress, toujours)

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(site sous licence Creative Commons BY-NC-SA)</


[1-au moment de traduire ce paragraphe en particulier, il s’est passé quelque chose d’inhabituel (mais j’étais un peu folle de penser que traduire VW pouvait donner quelque chose qui soit habituel) (beaucoup à apprendre encore j’ai, moi petit scarabée)
- sans doute cette interrogation, très forte, soudainement, sur ma position par rapport au texte : à quelle distance je me place ? à quelle distance du paragraphe lui-même mais aussi, à quelle distance des Vagues, plus largement ?
- depuis le début de ce journal, je tente d’être au plus près, le nez tout contre, je colle aux phrases, je gratte renifle la moindre virgule, j’hésite devant le plus petit mot qui fait indice, la ponctuation
comme une vieille servante un peu tremblante qui porterait un vase Ming d’une valeur inestimable, avec la peur du faux mouvement, la peur irraisonnée que tout, même une parcelle d’air invisible, puisse user la surface précieuse du vase rien qu’avec son frottement
- je procède sans doute de cette façon pour me rassurer, avec l’impression qu’en étant au plus proche j’enveloppe le texte, entièrement, je m’utilise moi-même en matelas de protection
mais je manque l’espace autour, et l’horizon
et je manque quelque chose d’aussi (ou de tout autant) inestimable que le vase peut-être
- Bernard raconte Neville
non pas ce que fait ou dit Neville réellement, mais un Neville inventé, fantasmé, placé dans la fiction que Bernard élabore
et c’est tout le rapport à la fiction ici qui m’arrive en pleine tête
- ça commence avec ce que Bernard ressent comme un choc, réellement
le coup de lame que Neville lui porte lui est insupportable
comme si Neville avait réussi à déchirer un écran qui dévoilait une réalité détestable, triviale
- ce coup de lame que Neville a porté à Bernard, ce qui a déchiré le voile, qu’est-ce que c’est ? le don d’un poème de sa main, et cette phrase à son adresse "Tu n’es pas Byron ; tu es toi."
n’être que soi, et soi seulement : comment Bernard pourrait-il le supporter ?
- pour se défendre, il lève son meilleur bouclier : la fiction
très rapidement, il se répare, se retrouve presqu’entier (« repaired. I am almost whole »)
il a besoin de la fiction pour que s’agglomèrent entre elles toutes les parties de lui-même qu’il s’ajoute, en écrivant
- il décrit ensuite les actes et les attitudes d’un Neville qu’il imagine, suffoquant de larmes (« fill with tears »), s’emparant d’un cahier, notant ce qui n’a pas substance, ce qui ressemble à ce que d’autres écrivent (« in the manner of whomever he admires »)
de toute cette scène, Bernard est l’inventeur
- il ne peut pas accepter que Neville sache (comme lui sait) s’emparer de ce pouvoir extraordinaire qu’est la fiction, il doit rendre cet "adversaire" inoffensif
ainsi dans la fiction qu’il lui impose, Neville n’écrira que des choses sans saveur, imitées d’autres, de pâles copies
ainsi, par cette fiction, ce don du poème sera nul, et l’injonction qui l’accompagne (« Tu es toi »), se trouvera neutralisée
- dépouiller Bernard de sa part de fiction équivaudrait à le détruire : il y a enjeu vital ici
- dans une colère froide, car apparemment désinvolte, il enferme Neville, l’isole dans une pièce aux rideaux tirés, opaques, une pièce aveugle – comme s’il mettait un enfant au coin dans cette opération d’invention punitive
- car la fiction n’est pas seulement ce qui protège Bernard, ce qui le constitue, le nourrit, l’amplifie, c’est aussi un moyen d’accéder au grand mouvement de la vie et d’assister à ses métamorphoses (« All changes. And youth and love. The boat has floated through the arch of the willows and is now under the bridge »)
la fiction peut dire cette mouvante, cette eau qui coule, ce qu’elle transforme, la part d’adieu intimement liée à tout ce qui est vivant, ce que nous étions et ne sommes plus, ce qui a été et n’est plus
la fiction est notre portion palpitante, notre talisman, le pendentif qui porte chance et s’allume dans le noir, qui possède la magie de savoir relier entre eux deux points très éloignés dans le temps et l’espace, ce qui fut et n’est plus, et passe, l’écart entre soi et Byron, entre soi et l’extrémité de l’horizon
- dans ce paragraphe, comme dans les contes et légendes, se trouvent trois instances, trois moments, trois épreuves, trois rideaux :
celui que Neville déchire avec sa lame, crevant la surface du réel (ce réel trivial, notre finitude, nos limites, notre vacuité, nos vanités, notre volonté d’être aussi, et en plus de, qui nous sommes, Byron)
celui que Bernard écarte, inversé, car au lieu d’offrir à la vue ce qui est, il offre ce qui pourrait être (et que regarde-t-il par la fenêtre lorsqu’il écarte ce rideau-là, ce qui se voit derrière la vitre, sans fards, ou le réel tissu de narration qu’il se fabrique, fait de chants de chasse et de chiens, et qui vient se superposer à la vitre ?)
celui que tire enfin le Neville fantasmé en s’enfermant dans sa chambre, dans l’opacité, la solitude, la souffrance, la stérilité de l’imitation
trois rideaux : celui qui s’ouvre sur le réel insupportable, celui qui le rhabille de fiction, celui qui isole et aveugle
- sans doute à cause de ça que ce paragraphe qui semblerait presque anodin me trouble tant : qui je suis quand j’écris et quel rideau j’actionne ?
quand je traduis ? (car traduire c’est écrire)
- pour la première fois j’ai eu envie de m’exonérer du texte
pas de m’en libérer ou de m’en écarter, mais de prendre à mon compte l’échappée qu’il contient, ce mouvement de fuite rapide et fluide (un rideau tiré lestement et le mouvement de tissu, son drapé), de rester sur la crête des mots (comme dit Duras, et elle fait le geste avec la main), pas une crête superficielle, lointaine, imperméable, mais une crête qui accompagne, du même mouvement rapide, précis dans sa légèreté
aller vite, aussi parce que dans cette vitesse résonnait le vertige de la fiction fabriquée par VW, Bernard racontant sa fiction de Neville, un jeu kaléidoscopique où nous ne sommes plus vraiment sûrs de rien, sauf des bateaux qui passent, des larmes qui coulent, des mots qui peuvent ajouter, imiter (mais les rideaux qu’on pousse à tel ou tel moment, comment savoir)
- et ce que nous dit VW à travers Bernard qui parle à travers Neville, cette fugacité, (« If life (...) could wear that permanence »), devant laquelle l’écriture ne peut que suivre l’insaisissable sans l’arrêter

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