"la vie ça éparpille des fois / ça chélidoine et copeaux / ça bleuit ça noisette" [Maryse Hache / porte mangée 32]

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journalier 11 03 16 / les moyens du bord et des "tiges de bambou, des cloches, des tuyaux de métal"

vendredi 11 mars 2016, par Christine Jeanney



- je bute depuis trois jours sur un brouillon de vidéo, tous les problèmes que ça pose, le traitement de l’image et les interactions son-texte (sachant que, très volontairement, je décide de me limiter à ce que j’ai, audacity, mon téléphone, movie maker, melody assistant, peut-être une sorte de pari de voir ce qu’on peut faire avec le disponible)
- faire avec les moyens du bord : je réfléchis au deuxième livre-pauvre, aux paramètres à équilibrer, et au fait que la facilité d’exécution donne une sorte de spontanéité que j’aime (mais c’est bien contradictoire avec mes réflexions sans fin) (on dirait une histoire drôle, une histoire de "quel est le comble de", et la chute de l’histoire ce serait "anticiper le spontané")
- très peu sur twitter ces temps-ci, aussi c’est dans mes mails que j’ai reçu le Flotoir de Florence Trocmé auquel je suis abonnée (et il y a un Fotoir en préparation, auquel je m’abonnerai aussi, en plus de Poezibao, comme disent les articles publicitaires, ça fait partie des Indispensables)
- la lecture d’Oblique au Flotoir, est-ce que je peux rêver mieux ?
(l’évocation de Virginia Woolf, ce que ça représente, et ce que ça provoque en moi quand elle dit "En passant, l’écriture fait tinter des tiges de bambou, des cloches, des tuyaux de métal".)

« ( flotoir du 28 février )
Oblique et voix
J’entre enfin dans le livre de Christine Jeanney, Oblique. Je dis enfin, parce que je connais le texte depuis longtemps, mais que j’avais achoppé sur la lecture sur liseuse ou sur écran. Le livre papier est aujourd’hui sorti chez publie.net et et me donne accès à une vraie lecture, en profondeur. Il y a de très belles choses dans ce texte, notamment sur les voix, ce qui fait écho à ma lecture de Ryoko Sekiguchi : « les voix comme des proues en marche préviennent que des membres des têtes des os et des regards vont suivre » (38). L’art de Christine Jeanney repose souvent sur une observation très fine, un décryptage poussé des sensations et des perceptions auxquelles on ne fait pas attention pour toutes sortes de raisons. C’est un livre comme hanté, avec des présences palimpsestes que l’on devine à peine, qui passent, disparaissent, reviennent, insistent. Il y a comme des filigranes dans le papier. Texte écrit à l’encre sympathique. Les ombres avaient sans doute besoin du papier, pour moi en tous cas, pour sortir des pages !
Je m’interroge sur la question des voix qui restent sans corps, ces voix de la radio qui nous sont familières, parfois pendant des années. Voix qui nous sont devenues presqu’intimes, comme ces visages vus et revus soir après soir dans les journaux télévisés et que l’on prendrait presque pour une connaissance amicale si on les croise dans la rue. Oui étonnement souvent en voyant le corps de la voix.

Musique
Le livre semble aussi imprégnée par la musique, témoin cette très belle note : « Monteverdi donne la liste des instruments de l’Orfeo dans son livret, et parmi eux un Flautino alla Vigesima seconda, "une petite flûte à bec à la vingt-deuxième", une flûte qui sonne trois octaves au-dessus de la note écrite. » (Oblique, p.39)

Vision mémorielle
Dans Oblique, on assiste à une sorte d’exploration aléatoire et intuitive d’une mémoire qui n’est pas que mémoire propre à soi, mais mémoire généalogique, avec en « inputs », les données venant de sources très diverses, recueillies au fil du temps, malaxées souvent par la conscience, ou reprises au présent par petites enquêtes discrètes auprès de ceux qui sont encore là pour dire le passé. Un tableau très étonnant (p.47) de cette mémoire, de « tous ces paysages et ces visages [qui] font comme une brocante d’horizons rétrécis, rangés en sorte de bocaux qu’on aurait alignés (…) dans chaque bocal un fragment, échantillon du monde. » (en lisant Christine Jeanney)

Langage de la musique
Chez Christine Jeanney, une belle et surtout juste manière d’insérer des éléments du vocabulaire de la musique dans le texte. Ainsi de ces enfants autour d’une fontaine avec leurs bras qui se touchent, « legatissimo ». Bien sûr, ce sont des mots italiens aussi, et l’Italie joue un rôle essentiel dans cette histoire familiale-là.
J’entends le début de L’Histoire du Soldat de Stravinsky ici :
« a marché vers les Alpes », écho de « Marche depuis longtemps déjà. /A marché, a beaucoup marché. » (Le texte est de Ramuz.).

Une fratrie fragile
Très forte évocation de tous ceux-là qui sont les nôtres et qui ne sont plus. Que nous n’avons même jamais connus et dont nous sommes faits. Mais nous avons si peu de mémoire et de conscience généalogiques ! « Une fratrie fragile nous lie ensemble, indécelable, forte de sa vie propre, débordante. » (p.60)

( flotoir du 9 mars )

Écoute
« L’effort profond de chercher loin ce que les notes seules atteignent. »
→ cette évidence-là, sans cesse, cet effort-là, toujours repris, toujours « vain » d’une certaine manière mais avec le sentiment, néanmoins, de toucher là, quelque chose qui n’est nulle part ailleurs.
(en lisant Christine Jeanney, Oblique, p. 130)


Autocensure
Intéressant recul, une voix parmi toutes les voix, dans le livre de Christine Jeanney, comme la personnification des sur-moi et des censeurs qui sans cesse viennent entraver le difficile projet, le contredire, le juger. « Les choses se trament malgré moi. Les mots aussi. Ça n’a plus aucun sens, dit la voix au-dessus de ma tête, vindicative, qui voudrait du rendement, que ça sonne, que ça tienne, qu’on voie un peu l’ensemble, qu’on définisse des bords et une structure, qu’on attrape cette fresque par un bout pour s’en aller vers l’autre, qu’il y ait la narration, un personnage un sujet un verbe un complément, enfin que tout ne soit pas ce fouillis gribouillé sur un mur abîmé qui tremble de partout / Chi se ne frega. » (p.130)
→ et si justement, c’était cela la force du livre ? Avec de puissants effets de fondus enchaînés. On sort du livre sans avoir toujours bien compris qui est qui, mais cela n’a aucune importance. Il y a eu quelques focalisations, comme la voix à la petite couverture blanche (magnifique invention que celle de ce personnage, surtout quand on sait ce qu’est cette petite couverture blanche) ou celui qui a traversé les Alpes. Ce serait plutôt comme une musique spectrale, une fresque mémorielle qui travaillent surtout sur les harmoniques et les résonances. En passant, l’écriture fait tinter des tiges de bambou, des cloches, des tuyaux de métal. C’est une sorte de harpe éolienne, bruissante de ce que le souffle des mémoires ici convoquées fait entendre. C’est une saga construite en calques superposés (dans une proximité, parfois, de Virginia Woolf, si chère à l’auteur qui la traduit) plutôt qu’une saga à l’américaine, type dynastie des Forsyte ! Une saga trouée (comme toute généalogie reconstituée), rêvée, très onirique, qui laisse une immense place au lecteur qui peut ainsi déployer ses propres rêveries, inventer ses voix à lui, comprendre que lui aussi il est au cœur (dans le chœur) d’une telle polyphonie, inscrite dans son corps, ses gênes. Christine Jeanney a su ne pas faire barrage. Elle n’a pas été ce que nous sommes trop souvent, sourds à ces voix qui voudraient encore un temps, minuscule à l’échelle des générations, se faire simplement entendre. Chant déjà tellement enfoui dans la nuit du temps, falaise avalée par le ressac des jours.
 »


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(site sous licence Creative Commons BY-NC-SA)

Messages

  • très belle (comme toujours) et intelligente et attentive lecture de Florence Trocmé (elle m’impressionne, m’intimide)
    mais bien sûr on ne comprend pas tout à l’Oblique, seulement de format en format, de lecture en lecture on en découvre, pénètre (ou on le croit) chaque fois un peu davantage
    Quant aux vidéos et au moyens du bord, … bravo pour ce que tu en tires
    Moi, outre ce que j’ai ou peux dire qui est moindre, j’ai encore moins je pense, l’appareil photo, une découverte il y a un peu plus d’un mois, mais découverte anarchique, en testant - suis incapable de comprendre les maigres indications - les possibilités, d’i-movie, sans oser sortir de la première proposition pour les images et avec pour le son uniquement quick time player, ou ma voix (que je détestais, mais qui perd un peu de sa préciosité ridicule tout en restant chuintante) et piocher dans la petite banque de sons d’i-movie en y joignant ma maladresse qui fait que les fichiers ne vont jamais exactement où je voudrais et mon incapacité à mettre en concordance les temporalités

    Bravo pour tes résultats (tu es au tableau d’honneur de François Bon)

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