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Elle suivait un homme borgne - tentatives

"la vie ça éparpille des fois / ça chélidoine et copeaux / ça bleuit ça noisette" [Maryse Hache / porte mangée 32]

TEXTES

EN COURS

[sans nom]

Elle suivait un homme borgne

lundi 28 mars 2016, par Christine Jeanney



Elle suivait un homme borgne qui boitait légèrement, la main droite tenue à hauteur du cœur, enveloppée dans un gant aussi noir que le bandeau qui lui cerclait le crâne – un gant anormalement rigide, avec aux articulations des reflets d’aluminium. L’homme croisait un livreur, vêtu au sigle de son entreprise, tenant une enveloppe épaisse tandis qu’il scrutait les numéros sur les façades, puis un autre homme à veste kaki traversant la chaussée et, dans un bruit d’orage, faisant résonner la poubelle qu’il traînait jusqu’à une cour intérieure où une forme de pierre, par endroits piquetée et couverte de mousse, veillait indifféremment sur tout et elle était tout. Elle était l’homme borgne à la démarche hésitante, l’homme délivrant un message dont il ne savait rien à une adresse qu’il ne connaissait pas et l’homme enragé, cerné par une tornade de bruits tant il y avait à jeter et à jeter, et n’importe, elle pouvait traverser la rue des milliers de fois dans sa rage de borgne boiteuse – tant à jeter, des tombereaux –, dans l’ignorance de ce qui pouvait être donné, et à qui, elle suivait.
Elle savait qu’en sortant son téléphone portable pour filmer elle ne verrait bouger sur les images ni l’homme borgne, ni le livreur, ni les roulettes noires des poubelles, si petites et tellement disproportionnées, bien trop petites pour supporter toute cette masse, tout resterait hors cadre, même bien cadré, et elle hors champ, elle aussi, déplacée dans le hors champ de sa main mécanique tenue haut et de sa jambe traînante, lestée de son profil à l’équilibre défaillant révélé.
Rentrant chez elle, elle prendrait des journaux qu’elle réduirait en bandes de deux ou trois centimètres de large, plusieurs feuilles à la fois. Elle les enduirait ensuite de colle, recouvrirait une sphère, puis une autre et une autre encore. Cinq en tout, chacune de grosseur différente. À mesure qu’elle recouvrirait de papier journal la surface de ses sphères, elle lisserait la pellicule de papier soudé par la colle, en dépliant les angles et en gommant les plis le mieux possible sans les faire disparaître totalement. Et ce sera cela l’intrigant, ces plis masqués mais encore visibles, ces ridules imitant des marques de vieillesse sur une sphère imitant la Terre – car elle provoquerait ensuite l’arrivée de cratères, de vallées. Elle observerait les bandes se joindre disjoindre rejoindre sous l’effet du hasard, comme on étudie un phénomène dans le but de s’expliquer le fonctionnement d’un système, comme on débusque une équation dont on espère qu’elle sera un outil récurrent, une forme matrice.
Les jambes du poissonnier recouvriraient un pan de faire-part de décès et sur la moitié de la tête d’un élu local pousserait un bras, la main accrochée à un guidon, le mot « doutent » et le mot « tsunami » se déverseraient sur une grille de mots croisés incomplète, déformée.
À plusieurs milliers de kilomètres, des nuages de pollution rendaient les logements collectifs brumeux. Ils créaient une nuit en plein jour, une nuit parallèle plus vivante que la vraie, en lutte contre ses restes de noirceur interne, mais plus mortelle aussi, de ne pas pouvoir être soufflée.
Dans la rue un oiseau serinait son cri, elle pouvait marquer le tempo du pied ou de la main sans se tromper de cadence, puis une roucoulade de tourterelle se cabrait en rompant l’artifice de son pied ou de sa main battant la mesure prévisible. Une mélodie de cloches copiée sur celle de Big Ben résonnait tandis qu’elle longeait les trottoirs éventrés au rythme tronqué des piaillements. Des bouches d’égout dépassaient du sol, en têtes rondes et aplaties. Dans le ciment frais qui jointait les pavés des bordures, on voyait des empreintes de pas. Il n’y avait pas d’urgence. Le présent viendrait toujours se recouvrir de quelque chose de plus présent que lui, les bandes jointes et disjointes et les empreintes de pas sur le ciment s’étofferaient toujours de plus de sens, elle ne pourrait jamais délimiter la bordure exacte du nuage de pollution, ni la frontière exacte qui sépare qui doit mourir de qui doit vivre, malgré les textures exactes des bandes de ciment étagées qui font murs sous des barbelés. Il y aurait toujours des questions à poser sans que des équations puissent y répondre, des bidons à peindre pour collecter la pluie des favelas, des rivières d’azote sur Pluton, des balançoires vides secouées d’explosions, des grondements – les barrissements des éléphants, leurs infrasons, audibles et inaudibles –, des violoncelles audibles ou inaudibles selon que les coups de boutoir tonneraient ou pas, papillonneraient ou non sous le hasard individuel, commun, abrasif.
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- [...] (sans nom) (2)
- vidéo-lecture et mise en images de [...] (sans nom) (2) ici
- [...] (sans nom) (3)

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