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Hitchcock construisait ses images - tentatives

"la vie ça éparpille des fois / ça chélidoine et copeaux / ça bleuit ça noisette" [Maryse Hache / porte mangée 32]

TEXTES

EN COURS

[sans nom]

Hitchcock construisait ses images

dimanche 3 avril 2016, par Christine Jeanney



Hitchcock construisait ses images avec précision et maîtrise et elle aimait Hitchcock. Cassavetes captait des visages et des paroles imprévues et elle aimait Cassavetes. Elle voulait cette maîtrise, cette précision dans la construction, comme on veut marcher sur un sol plane et solide. Elle voulait capter l’instantané, la magie hasardeuse d’un regard saisi par chance et non travaillé, comme on veut s’emparer du vivant. Elle voulait embrasser le spontané et le construit dans une même fluctuance, qu’ils se fondent dans la même matière, mais c’était toujours trop ceci, ou trop cela, trop construit ou trop déséquilibré, trop charpenté ou trop fou. Elle voulait ce qu’elle ne pouvait pas obtenir et, le sachant, c’est cette fragilité-là qui la freinait. Elle commençait des projets qui mouraient d’abandon. Elle abandonnait des pans entiers d’existence à qui elle refusait la possibilité d’être, eux ne seraient pas des pièces rapportées puisqu’elle les privait du droit à apparaître
Elle n’en revenait pas de constater que les mots avaient plusieurs existences parallèles, que le mot « rire » dans la bouche de quelqu’un signifiait cynisme et noirceur, que le même mot « rire » dans bouche de quelqu’un d’autre était synonyme de pardon, que pour un autre encore c’était une porte ouverte désinfectante et salvatrice. L’intérieur d’un même mot pouvait se traverser de vent violent qui le soulevait ou d’une poussière qui le ratatinerait.
Les mots étaient des entités précises maniées avec imprécision, ou des syntagmes flous qui contenaient des bulles, certaines transparentes, d’autres opaques, et communiquer était un jeu de lâcher de ballons permanent. Chaque mot avait son lot de détracteurs, de passionnés, de totalement indifférents. C’était l’histoire de la Tour de Babel aggravée et poussée à son paroxysme. Les habitants de deux pays voisins se comprenaient mal, parlant des langues différentes, et les habitants du même pays se comprenaient mal, maniant des mots différents pour désigner les mêmes notions, ou maniant le même mot pour désigner des choses différentes, et les habitants d’une même maison, d’une même famille aussi et, comme dans la mise en abîme de la publicité pour La Vache qui rit® les habitants eux-mêmes, seuls et face à eux-mêmes, peinaient à exprimer l’intime avec des mots.
Les images elles aussi suivaient cette même pente. Elles étaient sans cesse discutables, sans cesse porteuses d’un seul point de vue, parfois faussées, à dessein ou involontairement.
Et puis il y avait ces réactions, elles aussi incompréhensibles, ces actes obscurs avec lesquels composer. Ce que c’était de vivre, sachant qu’à quelques centaines de kilomètres des jeunes gens avaient dansé sur un tube à la mode, Clap along if you feel like happiness is the truth, s’était filmés, avait posté le film sur le net, et avait été condamnés à la prison et au fouet. De savoir que tous les jeunes gens qui dansaient sur ce même tube à la mode, Clap along if you feel like that’s what you wanna do, et tout sourire, et qui avait partagé leurs danses et leur joie sur les réseaux sociaux n’en savaient peut-être rien, qu’on n’avait pas pris la peine de leur dire, en insistant. Et que peut-être en insistant et leur disant, exposant simplement des faits, au moment du refrain le plus entraînant, au moment où la musique est la plus joyeuse, où le rythme dit Clap along if you feel like a room without a roof, s’ils s’étaient arrêté de danser tous et s’étaient mis à crier, à hurler un Ce n’est pas acceptable virulent, et dans toutes les langues qu’ils connaissaient et sur tous les tons de leur milliers de voix juvéniles et fortes de cette force jeune qui triomphe encore de la viande et ne pense même pas encore au poids du corps et des articulations, s’ils étaient tous sortis des discothèques, des salles de mariages, de fêtes du 14 juillet ou des festivals où ils / où elles dansaient et souriaient en confiance pour dire Non, cela doit cesser car cela n’est pas acceptable, nous refusons qu’un ou une parmi nous soit condamné-e pour un délit de danse et de sourire, est-ce que ce serait seulement valable comme idée ? Seulement viable ? Seulement pensable ?
Il y avait de la sincérité dans son raisonnement. Mais la sincérité n’était peut-être pas une pensée valable, viable, pensable, pensait-elle. Qu’elle soit brandie en étendard, symbole de paix ou gage de non-culpabilité, elle n’apportait pas plus de clarté dans les échanges. Sincèrement les culs-de-sac, les incompréhensions et les surinterprétations. Sincèrement les évitements, sincèrement les idées fixes. Sincèrement les ongles retournés du dire, de la pensée, sincèrement les tailles, les forages, les éboulements. Sincèrement les actes ratés, sincèrement la folie engendrée en retour.

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- vidéo-lecture et mise en images de [...] (sans nom) (2) ici
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(site sous licence Creative Commons BY-NC-SA)

Messages

  • pas efficace immédiatement la sincérité (dirais la lucidité, parce qu’elle pensait à des choses que sincèrement d’autres ignoraient, leur censure étant inconsciente) mais seul chemin vers une solution valable (dans un monde où tous seraient lucides)
    le problème est que parfois on a des moyens limités et la confusion ne cesse pas, s’augmentant avec le temps et l’expérience

  • "Sincèrement les culs-de-sac, les incompréhensions et les surinterprétations. Sincèrement les évitements, sincèrement les idées fixes. Sincèrement les ongles retournés du dire, de la pensée, sincèrement les tailles, les forages, les éboulements. Sincèrement les actes ratés, sincèrement la folie engendrée en retour."
    Tout est dit - et comment mieux le dire ?
    C’est de ça que l’on meurt, à petit feu ou en accéléré, sous le regard sincèrement étonné ou désolé de ceux qui s’en sont rendus responsables (non pas coupables, puisqu’ils sont sincères) et à qui l’on pardonne toujours, dans l’espoir fou qu’ils ne savent sincèrement pas ce qu’ils font...

  • Merci à tous les deux de vos messages (ils ont un effet boost, à chaque fois :-))))

  • chanter un tube sur YouTube, faire un plan-séquence chez Hitchcock (mais il prendrait une corde pour se pendre s’il voyait l’admirable film chinois "Kaili Blues"), jongler avec les mots sans qu’il nous en retombe un ou plusieurs sur la figure...

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