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Je veux la meilleure défense - tentatives

"la vie ça éparpille des fois / ça chélidoine et copeaux / ça bleuit ça noisette" [Maryse Hache / porte mangée 32]

EXPLORATIONS TEXTUELLES

EN COURS

[sans nom]

Je veux la meilleure défense

lundi 11 avril 2016, par Christine Jeanney



Je veux la meilleure défense
Je veux Doubler la hauteur de mes murs
Je veux Un véhicule plus propre
Je veux Stopper l’hémorragie
Je veux Un vélodrome plein à craquer
Je veux Les dernières infos en direct
Je veux Deux victoires en deux sets
Je veux Arracher le nul
Je veux Être de retour titulaire
Je veux L’occasion de réaliser un exploit
Je veux L’amitié, c’est partager et savourer l’instant d’un moment frais Avec
Je veux Makes cleaning exciting
Je veux C’est ma vie c’est mon club c’est mes tripes
Je veux La caractéristique optionnelle
Je veux Souriez c’est ça la vie
Je veux Calmer rapidement la douleur après pulvérisation
Je veux Le french art de vivre
Je veux Offrir du sport
Je veux Tout savoir, tout analyser, tout mesurer
Je veux Une expérience inédite
Je veux Des centaines de données et activer mes sensations
Je veux Un nettoyage doux et en profondeur du cuir
Je veux Éliminer efficacement la source des mauvaises
Je veux Une caméra et un radar de
Je veux Un filet cuisson express
Je veux Un regard plus félin que jamais
Je veux Un concentré de vitalité dans des croquettes Sans

La litanie de Je veux était imprimée sur un rouleau identique à ceux utilisés pour distribuer du papier essuie-tout, et accroché à environ deux mètres cinquante du sol. Ainsi le texte se déroulait sans point de départ visible, et on pouvait supposer que des Je veux existaient en amont, s’enroulant en grande partie sur eux-mêmes, masqués.
Les lettres du texte étaient assez larges pour que la dernière ligne, qui se terminait par Sans, se retrouve au ras du plancher. Il fallait qu’elle s’accroupisse pour la lire, puis se relève pour examiner plus précisément comment étaient constituées ces lettres : leurs périmètres blancs utilisés comme pochoirs, avec à l’intérieur des fragments, photos, dessins, figures. Partout – mais c’était plus facile à identifier sous les majuscules, les U et les J par exemple – on voyait des drapeaux, des publicités pour des radiateurs, des crèmes glacées, des voitures et des gros titres de journaux. Les mots RIGHT, STOP, ALLÉGÉS, se lisaient alors en sous-texte, avec d’autres injonctions, comme UTILE ou AIR.
La surface moelleuse du rouleau de papier était assez légère pour qu’il flotte et vibre, doucement, selon les mouvements d’air que provoquaient les déplacements des visiteurs. Des courants invisibles venaient propulser leurs particules, là comme partout, et ça s’entrechoquait sans bruit, sur soi, sur le sol et les murs, en ricochant sur les Je veux avant d’être renvoyé, éclaté sur tous les volumes disponibles, y compris le garde à l’entrée, discret dans son costume sobre.
Quel serait l’impact de ces Je veux sur les corps et dans les esprits, c’est ce qu’elle se demandait. Sans doute, seuls ceux qui étaient prêts à recevoir les Je veux en tant que tels, comme prises de position ou résistance, les recevraient, alors que d’autres s’intéresseraient à la technique ou à la mise en avant esthétique d’images urbaines, subliminales ou non. Pour recevoir ou pour entendre, il fallait être prêt à recevoir ou à entendre. Le constater lui sembla être d’une grande banalité, vite il fallait passer à autre chose – malgré le sentiment vague et un peu nauséeux que le banal ou le non-banal n’était pas le problème. Le problème c’était plutôt que ce soit une idée cul-de-sac, une idée-mur devant laquelle bloquer et bloquer encore.
C’était comme pour ces particules en mouvement : peut-être que seuls ceux qui en avaient conscience pouvaient s’interroger sur le sentiment que ce savoir leur procurait. Peut-être que l’existence des effets était toujours soumise à la connaissance des causes, et que sans cette connaissance, peu importait que les causes existent ou non.
Sous le mot « regard » on pouvait lire « vous cherche ». C’était facile, et même un peu racoleur. À moins que ce ne soit pas l’artiste mais le hasard qui ait décidé, pourquoi pas, d’être facile et un peu racoleur. Elle se rendit compte qu’elle envisageait très souvent le hasard comme une donnée bienveillante, qui pouvait faire signe, apporter sa réponse, ouvrir une voie inattendue. Dans son esprit le hasard ferait toujours bien les choses, il s’arrangerait toujours pour que surgisse un sens caché, miraculeux. Mais le hasard pouvait aussi être néfaste et, pourquoi pas, se comporter comme un crétin. C’était bien plus déstabilisant de penser ça, il valait mieux en faire une idée-mur pour la bloquer et la bloquer encore.
On appelait « migrants » les réfugiés, et ça avait un sens.
« Migrants » bloquait et bloquait encore, maintenait dans une sphère incertaine, à combattre, à décortiquer et à envisager par et dans le discours, à disserter, à disséquer, comme on étudie les déplacements de nuées de sauterelles grâce à des tableaux de données statistiques, des appareils de mesure.
« Réfugiés » disait l’obligation, en tant qu’humain, humain parmi les humains, de porter secours. Peu de gens employaient ce mot, et aucun parmi eux ne bloquait et bloquait encore.
Dans le rouleau, repliés et collés entre eux, les slogans existaient à l’état latent, invisibles, sans possibilité qu’on les pointe, qu’on les lise, qu’on les dénonce, et entre deux lettres pochoirs qui montraient des visages tuméfiés, des coudes d’enfants sanguinolents contre des barbelés, des matraques et des jets de gaz lacrymogène, il y avait sans doute un slogan qui disait Migrants à la place de Réfugiés, un slogan inconscient que le hasard laissait dans l’ombre du cerveau, et nous aurions beau dire Je ne veux pas, à la place de Je veux, nous étions tous à quatre pattes pour lire, bloqués et bloqués encore.

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- [...] (sans nom) (1)
- [...] (sans nom) (2)
- vidéo-lecture et mise en images de [...] (sans nom) (2) ici
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- [...] (sans nom) (4)
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- [...] (sans nom) (6)
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(site sous licence Creative Commons BY-NC-SA)

Messages

  • on nous a appris (avec plus ou moins de succès) : on ne dit pas je veux…
    peut-être certains se seraient bloqués au départ et n’auraient pas suivi
    mais pas sûre que cela aurait suffi à les préserver de l’ancrage du mot migrants… reste à se créer un réflexe qui des yeux posés sur migrants transmette au cerveau le mot réfugiés, ou qui l’accompagne d’une grimace furieuse
    nous voudrions tous croire que nous sommes insensibles à cette manipulation de la langue… et à la longue nous fatiguons

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