"la vie ça éparpille des fois / ça chélidoine et copeaux / ça bleuit ça noisette" [Maryse Hache / porte mangée 32]

TRADUCTIONS

Les Vagues, de Virginia Woolf (journal de traduction en cours)

journal de bord des Vagues -71 ["Ce contraste"]

lundi 16 mai 2016, par Christine Jeanney

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(journal de bord de ma traduction de The Waves de V Woolf)

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- le passage original

‘‘But I want to linger ; to lean from the window ; to listen. There again comes that rollicking chorus. They are now smashing china — that also is the convention. The chorus, like a torrent jumping rocks, brutally assaulting old trees, pours with splendid abandonment headlong over precipices. On they roll ; on they gallop, after hounds, after footballs ; they pump up and down attached to oars like sacks of flour. All divisions are merged — they act like one man. The gusty October wind blows the uproar in bursts of sound and silence across the court. Now again they are smashing the china — that is the convention. An old, unsteady woman carrying a bag trots home under the fire-red windows. She is half afraid that they will fall on her and tumble her into the gutter. Yet she pauses as if to warm her knobbed, her rheumaticky hands at the bonfire which flares away with streams of sparks and bits of blown paper. The old woman pauses against the lit window. A contrast. That I see and Neville does not see ; that I feel and Neville does not feel. Hence he will reach perfection and I shall fail and shall leave nothing behind me but imperfect phrases littered with sand.’

- ma traduction


« Je veux prendre mon temps ; me pencher à la fenêtre ; écouter. Voilà que revient le chœur et son tapage. Ils cassent la porcelaine – c’est la coutume. Le chœur se déverse, c’est un torrent, sautant sur les rochers, s’attaquant brutalement aux vieux arbres, s’abandonnant magnifiquement, tête baissée dans les précipices. Et ils roulent, et ils galopent ; après les chiens, après le ballon ; ils rament, collés à leurs avirons, côte à côte comme des sacs de farine. Les détails fondent, tous ne forment qu’un seul homme. Le vent d’octobre change ses rafales en bouffées de vacarme, de silence, dans la cour. Ils cassent encore la porcelaine – la coutume. Une vieille femme chancelante rentre chez elle avec son sac ; en trottinant, elle passe sous les fenêtres rouge feu. Elle a un peu peur qu’en la bousculant ils la fassent tomber dans le caniveau. Pourtant, elle fait une pause, comme pour réchauffer ses mains nouées de rhumatismes au feu qui lance des étincelles et des morceaux de papier. La vieille femme s’appuie contre la fenêtre éclairée. Ce contraste. Que je vois et que Neville ne voit pas. Que je sens et que Neville ne sent pas. Mais il atteindra la perfection et j’échouerai, je ne laisserai rien derrière moi, que des phrases imparfaites semées de sable. »
 [1]


(work in progress, toujours)

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(site sous licence Creative Commons BY-NC-SA)</


[1-c’est d’abord une traversée imprécise, un flux rebondisssant où les jeunes étudiants sont tour à tour distincts et indistincts, puis fondus en une seule masse qui s’active à l’horizon, rameurs presque mécaniques sur le fleuve, nés pour courir, attraper, sans se poser trop de questions (cassant de la vaisselle sans raison, parce que c’est ainsi)

- puis entre dans le champ cette femme âgée qui vacille, hésite, s’arrête, rompt avec la gestuelle mécanique et insensée en s’inventant un feu fictif, l’idée d’un feu qui la réchaufferait – et est-ce que ce ne serait pas la fiction et son invention qui serait une chaleur consolatrice dans ce monde qui galope derrière tout et n’importe quoi, et rame ?

- dans la même portion de paysage, ces fragments éclatés forment une dichotomie rouge et blanche (rouge feu de la fenêtre, blancheur des sacs de farine alignés) :
en blanc, l’attendu de ceux qui s’agitent et peuvent être réduit à un seul, fort de cette force impressionnante (magnifique) que les doutes ne freinent jamais
en rouge celle près de la fenêtre (modèle réduit de la fenêtre où se tient Bernard au début du paragraphe, avec l’effet de "maison de poupée" ou de perspective et de profondeur que ça installe), sa démarche hésitante, singulière comme est singulier le dépliement/déploiement de possibles et d’imprévisible qu’elle recèle

- Bernard peut englober le tout, le quadrillage superbe de certitudes blanches et les errements rouges, rougeoyants, bouts de papiers qui étincellent

- et il est seul

- le torrent blanc et attendu, un carcan de coutumes et de stéréotypes, court tout droit vers le précipice, sans rien savoir

- Bernard a un peu peur, comme la vieille dame ; il sait qu’un précipice existe
(comme elle connait l’existence du caniveau)
Bernard s’aide de feux fictifs
(tout comme les mains douloureuses de la vielle s’appuient sur l’ouverture qu’est la fenêtre)
et cette aide de feu et cette aide de fenêtre sont réelles (pour le savoir, il suffit de s’arrêter un instant)

- et Neville, que sait-il ? il ne prend pas le temps, il ne s’arrête pas
il est comme le torrent chahuteur qui dévale de rocher en rocher, pris dans la fougue de sa passion ; ce qu’écrit Neville est attendu, identifiable
("Neville tend le bras pour prendre son cahier, un volume soigné, recouvert de papier moucheté – et, fiévreusement, il se met à écrire de longues strophes, à la manière de ceux qu’il admire le plus en cet instant.")

- Bernard n’écrit, n’écrira pas à la manière de ceux qu’il admire le plus en cet instant
il écrira, il écrit pourtant, mais comment ?
il pourrait écrire ce tableau, hésitant, confus et structuré, mêlé de gestes et d’immobilité, contrasté de rouge et de blanc, fictionnel et commun, à l’image de ce qu’il sait voir, de ce qu’il sait ressentir ("That I see and Neville does not see ; that I feel and Neville does not feel")

- et ce ne sera pas parfait, tout comme le monde est imparfait

- ce sera passager, tout comme les choses ("La jeunesse, l’amour. Le bateau (...) sous l’arche des saules"), tout passe, tout s’évapore ou se recouvre de fines poussières, de grains de sable

- mais là, et seulement là, ce sera écrire

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