"la vie ça éparpille des fois / ça chélidoine et copeaux / ça bleuit ça noisette" [Maryse Hache / porte mangée 32]

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TENTATIVES DU MOMENT //

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samedi 6 août 2016, par Christine Jeanney



il y a quelque chose de très éclairant ou très perturbant dans la notion d’effort | parfois il faut faire un effort pour rester en vie, c’est à dire sentir sa vie, être présent à sa vie, un effort pour reconnaître ce qui est donné, reçu, ce qui touche, l’assemblage de quatre cailloux sur la bordure d’une terrasse ponctué d’un cri de mouettes avec le souvenir d’un morceau de musique et l’attitude des passeurs | parfois faire un effort c’est reconnaître les passeurs, ceux qui offrent plus de substance, les martha argerich, les virginia woolf | il faut faire un effort pour vivre l’ouverture des volets tôt le matin et la présence des ciels renouvelés en chapes consistantes mais si fluide et si fugace au-dessus de nos têtes – et parfois on ne lève même pas la tête, on n’en a pas besoin, on sait que les ciels existent, que les passeurs existent, que depuis un point de la route qui tombe vers arromanches on peut voir une longue bande étagée de bleus plus ou moins sombres, plus ou moins laiteux, accentués par les masses solides et abandonnées des blocs que la mer lèche, entoure, ronge, supporte, c’est comme la vie, étale, rongée et supportée grâce aux mouvements réinventés de l’eau, aux paroles échangées, aux contacts qu’on ne sait pas décrire, des fratries insoupçonnables qui se révèlent, et ces familles qu’on forme avec ces sortes de retrouvailles imprévisibles de gens qu’on n’avait jamais vus avant | il faut faire un effort pour voir ça | peut-être qu’il faut en même temps, simultanément, ne pas en faire, ou plus justement faire l’effort de ne pas s’agripper, de ne pas lutter contre, de ne pas contrôler ou vouloir donner une impulsion précise qui orienterait vers un point précis | les points précis n’apportent que ce qu’on connait déjà, et il faudrait faire l’effort de ne pas faire d’effort de contrôle pour s’accorder la découverte | peut-être que lire c’est s’accorder la découverte, et qu’écrire c’est la raconter, faire l’effort de la raconter, ce serait mieux, ça nous placerait dans une sorte de bienveillance, d’éternité | nous serions invincibles | on ne pourrait pas nous faire taire, nous ne pourrions pas disparaître, nous, nos morts qui vivent en nous et les matins qui furent à jamais neufs, avec les voix qu’on n’entendra jamais plus encore vivantes | comme tout ce qui est fragile c’est très compliqué à expliquer aux autres, très compliqué à s’expliquer à soi-même et c’est là qu’il faudrait faire l’effort | se tendre, non pas vers une direction mais vers toutes – à certains moments, le moteur dehors, le ronronnement de l’ordinateur, les pierres jaunes, les cailloux et les plumes coincées dans les recoins, les toiles d’araignées en hamacs, les grands-mères indestructibles, les longs voyages, tout est là, à forcer les portes du présent et il faut juste faire l’effort d’entendre et d’ouvrir les yeux | pas comme un miroir plat, pas comme un organe sec, mais comme un poulpe, une bête des mers chaudes qui sait modifier ses couleurs | entendre à l’interne, ouvrir ses yeux à l’interne, c’est une belle bataille contre le vide aussi, et les raclures, un effort constant pour les braver, les écraser de ce petit moins que rien en nous, l’effort d’être, faire l’effort de ne pas l’ignorer pour qu’il ne s’use pas, ce serait bien






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