"la vie ça éparpille des fois / ça chélidoine et copeaux / ça bleuit ça noisette" [Maryse Hache / porte mangée 32]

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TENTATIVES DU MOMENT //

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journalier 27 08 16 /

samedi 27 août 2016, par Christine Jeanney



Quelquefois, relativement souvent, je pense à Angelo resté sur le sable là-bas. Surtout tôt le matin, je le vois ratisser la plage. Dessiner des lignes parallèles parfaites, avec leurs crêtes de sable clair, car déjà sec, plus claires que la couche brune qui les supporte, et même sans en être sûre car je ne l’ai jamais surpris en train de le faire, je crois qu’il repasse aux endroits où son pied s’est imprimé pour effacer son empreinte et que réapparaisse le réseau de lignes tressées. Je le vois enfant maigrichon, relever son pouce d’un coup sec pour faire voler une bille le long d’une route de sable qu’il a tracé du coude ou du plat de la main. Pour que les constructions de sable soient encore plus lisses, il faut actionner le levier de la fontaine, l’eau dégorge, sort en bas par une petite ouverture en tunnel et court, elle recouvre les pores, les minuscules incidents, les annule, la langue d’eau mêlée au sable brun, épaisse, égalise tout et elle semble d’une telle force qu’on est étonné qu’elle doive à un moment s’arrêter. Si on l’actionne furieusement, la fontaine grince, fait déborder le circuit creux façonné pour les billes, déferle dans les virages, submerge les croisements de routes qui mènent toutes (après Rome) au sous-sol d’un hôtel en construction (il ouvrira l’été prochain). L’eau se perd dans l’avenir, s’engorge dans un territoire sombre qui semble illimité car elle y disparaît, elle s’y engouffre à flots sans réussir à le remplir. Elle tombe par un soupirail. Des tiges rouillées dépassent comme le feraient les griffes d’un animal oublié là, malformé, inconnu, figé dans une léthargie millénaire. Angelo s’est endormi d’un coup. Il est tombé, il se tenait le bras. Et avec lui les lignes droites et fragiles, les crêtes claires et les fontaines furieuses sont tombées. Des mots sans assise, issus de lampions morts, sont apparus avec les faire-part de décès, et ils ne montraient rien. Ni la mer et les digues, ni les fêtes du 15 août, ni l’alignement des parasols, des ronds sur fond de lignes tracées tôt le matin, quand la plage est déserte, qui ressemblent à du Kandinsky. Je pense souvent à Angelo. Un temps de mon enfance est avec lui tombée, avec lui hachurée. C’est quelque part en noir et blanc. Quelque part triste et très joyeux, sans importance. Irremplaçable, sans rien de remarquable. Quelque chose à faire tourner dans sa tête sans savoir comment faire pour le dire, le décrire, à ranger dans le même tiroir que les amas bombés des gouttes d’eau sur la table en terrasse le matin, indescriptibles. Ce n’est rien, vraiment rien, une douleur vive et puis ça passe. Comme un bleu. On le touche, c’est encore douloureux. Ça n’en finit pas de blêmir, c’est passé du violet à l’orangé, au jaune, un grand rond au milieu du torse, et c’est aussi étrange qu’une métaphore illogique, que des milliers d’années vécues, qu’un trou en plein centre de l’œil.






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