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petite cosmogonie des draps lavés - tentatives

"la vie ça éparpille des fois / ça chélidoine et copeaux / ça bleuit ça noisette" [Maryse Hache / porte mangée 32]

TEXTES

EN COURS

[les petites cosmogonies]

petite cosmogonie des draps lavés

vendredi 9 septembre 2016, par Christine Jeanney



[vidéolecture de ce texte à cette adresse]
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La nuit, la cuisine du restaurant garde les fenêtres qui donnent sur l’arrière-cour ouvertes, on peut passer la main entre les barreaux. Le témoin orange d’une multiprise clignote. La télé suspendue qu’ils ont oublié d’éteindre montre la terrasse vide et un peu du trottoir, ça ne bouge pas (la nuit). Les images sont patientes, et les objets. C’est un monde patient qui attend qu’on vienne découper, tailler, éplucher, qu’on sorte fumer dans l’arrière-cour entre deux sonneries courtes qui préviennent qu’une assiette doit être servie à un client, et qu’on parle de moteurs de voitures et de permis moto entre les commandes. À l’étage, au-dessus de la fenêtre ouverte, une femme dont seul le dos est visible plie les nappes qu’elle vient de repasser et les empile là, en attendant de les étendre dehors sur les tables de la terrasse, en attendant qu’elles soient filmées par la caméra oubliée et que s’allument des projecteurs pour que le mot Liberté s’affiche sur un mur du XIVe siècle et un tag en forme de V, en attendant que soient comptées les tentes sous les ponts, le nombre d’arrivées, le nombre d’expulsions et la quantité de gouttelettes acides qui tombent et forment de petites trouées permanentes dans les corps et les yeux. On a posé une coupe de champagne sur le rebord de la fenêtre.
Dorsafe lave des draps dans un lavabo. Ce sont des parures indiennes très colorées, avec de l’orange lumineux, du rouge vif et du vert pénétrant. Elle presse et tord les tissus, les retourne, les pétrit et la mousse remonte à la surface en imbibant les plis là où des pattes de biches croisent des trompes d’éléphants empêchées. Des représentations de plantes grimpantes et de panthères roulent sur des verts que l’eau rend plus sombres, et sur du grenat accentué. Le blanc de la lessive se délite par bulles, il entre en émulsion, s’écarte en cercles, garde des frontières délimitées pendant un temps très court, et même si l’assemblage de tissus, d’eau et de couleurs, peut paraître chaotique il n’y a rien de plus construit, rien qui n’obéisse mieux à des règles de physiques, des vecteurs de forces en puissance (« Un tas de gravats déversés au hasard : le plus bel ordre du monde. » dit quelqu’un qui cite Héraclite). L’eau gonfle le coton et le déserte en respirant. Si on s’enfonçait plus avant dans la trame des draps, équipé de verres grossissants, on verrait des bêtes à corps compact, grosses de quelques micromètres, munis de plusieurs antennes très fines et d’une carapace marquetée de points blancs. On assisterait à une catastrophe.
L’eau de rinçage, on dirait du lait caramel à reflets roux pense Dorsafe. Il submerge le tissu lorsqu’on le presse puis disparait, tournoyant dans la bonde. L’amas coloré, essoré, est cerné par l’ovale de la porcelaine. Les feuilles de cytise tombées sur le sol (c’est l’automne) ont aussi une bordure étanche, une ligne marron, foncée et ovale, quand le corps de la feuille se plaque de jaune et que toute raide elle dégringole sous les bourrasques en heurtant les trottoirs d’un son sec. Antochius chante « mes yeux sont lassés de s’ouvrir, mon cœur est lassé de souffrir ».
Dorsafe, avec les autres assis en rond ce soir-là au 1er étage, a ouvert la bouche pour acquiescer, approuver d’un gentil sourire, un outil possédant la même fonction que les épaules serrées de Gigi. Dorsafe ne s’est pas levée et elle n’a pas dit je refuse d’employer les mots simples d’une poésie simple pour dénoncer ce qui devrait être acquis pour tous depuis la première parole prononcée qui avait fonction de poésie et pas d’évitement ou de charme ; je refuse la fonction d’insignifiance pour tous les morceaux de papier crépon en forme de cœur lancés aux mariage et pliés, chiffonnés par la pluie, soudés aux graviers des terrasses comme une nouvelle couche de graviers, une peau de graviers blancs et gris chiffons, fuchsia ; je refuse les prix et les saisons ; je refuse les comparatifs ; je veux une parole de morceau d’ardoise abandonné sur des cailloux ; je veux une parole posée par terre qui ne serait à personne ; je veux la musique du bâtiment avant qu’il ouvre ses portes, les grincements des moteurs au ralenti, les pieds dans les escaliers qui font résonner la structure, les cris des mouettes à contretemps ; je refuse le simple des paroles simples car il fait fonction de coutelas et d’effaceur ; je refuse d’apparaître sur la photo ; je refuse que mon refus d’apparaître soit catalogué comme un non ; je veux que mon refus soit compris comme un oui qui se lève pour parler du chaos et d’Héraclite ; je veux que mon refus soit compris comme un oui à l’adresse d’une parole posée sur le sol ; je refuse d’assimiler les têtes démises ; je refuse d’assimiler les pelleteuses et les hommes en gilets jaune fluo qui disjoignent les planches d’une cabane à Calais ; je refuse d’assimiler le croche-pied fait à un homme qui court poursuivi par des matraques, et sa course est gênée par ses sacs, des sacs de n’importe quoi, des sacs écorchés de plastique publicitaire usé, et à la main son petit garçon tombe aussi, avec lui ; je refuse les petits garçons assis sur des sièges tout neufs avec de la cendre sur les jambes ; je refuse les fillettes qui sortent de l’eau en hurlant et les fillettes que l’eau empêche de hurler ; je veux que mon refus soit compris comme le refus de tout ce qui n’a aucun sens ; je ne veux pas me justifier ; nous sommes injustifiables ; je refuse que notre parole ne dise pas que nous sommes injustifiables ; je refuse qu’elle éteigne ce message à coups de coutelas et d’effaceurs, qu’il s’éteigne dans nos épaules serrées et nos sourires assis en rond ; je refuse que mes paroles de refus soient considérées comme des défaites ; je veux que mes refus soient des victoires de soin et d’évidences complexes non effaçables, et enfermer dans mon poing le monde d’une parure indienne colorée pour l’offrir.
Dorsafe ne s’est pas levée, elle n’a rien dit parce qu’elle savait que sa parole tomberait quelque part par terre, de toute façon, et qu’ici personne n’oserait baisser les yeux. Puis elle a aidé à couper du melon, à enlever les pépins à la cuillère et à jeter les graines humides et stériles, pour de bon. C‘est à ce moment-là qu’elle a décidé de créer de petits mondes, ronds approximativement, grossiers et assez délicats pour qu’au premier regard rien n’apparaisse.



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