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petite cosmogonie de la poste - tentatives

"la vie ça éparpille des fois / ça chélidoine et copeaux / ça bleuit ça noisette" [Maryse Hache / porte mangée 32]

EXPLORATIONS TEXTUELLES

EN COURS

[les petites cosmogonies]

petite cosmogonie de la poste

samedi 17 septembre 2016, par Christine Jeanney



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J’aurais voulu écrire un livre que je ne vendrais qu’aux ami-e-s. J’y ai pensé parce qu’il y a une imprimerie près de chez moi, une imprimerie à l’ancienne, artisanale. Derrière la vitrine, à droite de l’entrée, on voit une machine, comme un ventre de bois compliqué par des roues de métal, lourde, soudée sur le carrelage (tout est ancien, même les dalles sur le sol). En face il y a un meuble avec des tiroirs empilés, des tiroirs assez minces, une étiquette sur chaque façade, c10 ronde, c8 gothique. On fabrique ici des faire-parts de naissance, de mariage, de décès (même sans respect de l’ordre chronologique), aussi des impressions sur des tee-shirts ou des mugs.
J’aurais voulu fabriquer ma maquette de livre, la mettre sur une clé usb et entrer. Entrer là et demander combien pouvez-vous m’en faire ? comme on demande au poissonnier à votre avis combien de filets pour trois ? J’aurais voulu y entrer mais pas demain, pas tout de suite : seulement après avoir passé beaucoup de temps à préparer, à contrôler l’espace graphique, la place du texte et l’emplacement des blancs dans la page, et comment ils s’accordent. Les vis-à-vis. La structure.
Certaines pages seraient presque vides pour laisser respirer. D’autres serrées pour remplir. Entre le vide et le rempli il y aurait de la toile, de la trame. Comme des effilochures. Comme du tricot mais incomplet et sans volonté d’habiller (ça ne s’habillerait pas), comme ces sortes de fausses manches qu’on met sur les gouttières des stations balnéaires, ce serait un détournement.
Ce serait un livre détourné qui ne rentrerait pas dans la fonction commerciale du livre, qui n’aurait pas d’attaché de presse, pas d’éditeur, et pas vraiment d’auteur-e, enfin « mon moi » d’auteure serait accessoire. Une sorte d’objet mi- anonyme mi-collectif, avec la part de moi mi-anonyme mi-collective de quand j’écris. Écrit sous les pales des ventilateurs. Sous les photos en arrivage. Les nouveau-nés emmaillotés à bord des bateaux de sauvetage. Les glaciers immobiles qu’on couvre de citations. Les habitants d’Asie en colonnes, en graphiques. Les tableaux de Magritte où la nuit et le jour fusionnent. Les toits de lauze des maisons enterrées sous des tumulus d’herbes. Les portes jaunes de Berlin, criardes, avec les murs neufs dans leurs cris. Les hommes illustres en espadrilles près des vignobles, un carnet à la main qu’ils annotent, ou bien ils font du canotage. Celui qui tombe tout droit, la tête en bas (peut-être « un employé du restaurant Windows of the World, aux 106e et 107e étage de la tour Nord »).
Il n’y aurait pas que des choses voyantes ou des choses évidentes. Il y aurait des ‘petiteries’. Des croquis. Des puzzles de géographie. Des encouragements contenus dans les sons. Une montre posée. Un pigeon. Quand ça s’enchevêtre les feuilles. Quand ça se plie le bois, quand ça se déforme, que la pluie éclate la peinture en îles, en vaisseaux disparates. Quand ça s’ouvre toujours à la même page, et cette page-là on sait ce qu’elle contient, on récite ce qu’elle contient par cœur et d’une seule traite (l’autre pourrait vérifier s’il le souhaitait, au mot à mot), sauf qu’on ne pourrait pas lui dire en même temps ce qui existe dans le récité d’une seule traite, ce pan de soi entier tenu dans cette page, avec ses tentacules lancés vers des mondes aussi entiers que soi, c’est irréel et malgré tout réel. On ne pourrait pas non plus dire le fil électrique dénudé près du portail aux hortensias. Et la question des photographes en action, alignés devant une foule qui renverse des plaques de tôle, mais ça pourrait aussi être dans le livre, avec de temps en temps « qu’est-ce qu’on peut faire pour que ». Ce genre de questions qui rassemble ce qu’on a en commun, les écorchés.
Après, tout ça, c’est de la conjugaison. Du futur antérieur. « J’aurais voulu, j’aurais pu, j’aurais dû ». C’est un livre au futur antérieur dont je parle (le futur antérieur étant habituellement défini comme ce qui a été impossible. Mais si ça se conjugue cet impossible, comment peut-on affirmer – cet aplomb insensé qu’il faut – que ça n’existe pas). J’aurais envoyé le livre aux ami-e-s. Et à la Poste, je me serais assise pour recopier les adresses proprement. Ensuite j’aurais attendu et regardé autour de moi ce que le petit monde d’une poste raconte, qui sont ces gens et où vont-ils, donnent-ils une pièce à l’homme devant, derrière les portes vitrées, l’homme en blouson vert foncé. Et cet homme, comment fait-il, quelle force a-t-il pour garder le bras tendu aussi longtemps. Ces questions pourraient se faufiler dans les adresses, dans les mains des postier-e-s, et parcourir des kilomètres, ou plus. Arriver près d’un lac, d’une montagne ou d’un garage de Copenhague. La question de la force qu’on aurait, des forces qu’il y a partout. De ce qui change les destinations, et comment.


(en logo : une partie du travail de
Danielle Péan Le Roux, visible sur son site)



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