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Là où la vie patiente, d’Anna Jouy - tentatives

"la vie ça éparpille des fois / ça chélidoine et copeaux / ça bleuit ça noisette" [Maryse Hache / porte mangée 32]

LECTURES

Là où la vie patiente, d’Anna Jouy

mardi 11 octobre 2016, par Christine Jeanney



"Leçon de lecture.
Sait-elle lire, cette petite fille ? Elle trimbale des casseroles d’accents, des façons de faire chanter la voix qui font ricaner. Elle est de la campagne. Qu’existe-t-il d’autre ? Partout, où qu’elle regarde, c’est la nature, les champs, les fermes dispersées. Même air de terroir, même fluidité de la plaine. La cambrousse et ces torchons de manières rustres, la cambrousse et ces intonations qui patinent ou montent trop vite. Elle est de la campagne, c’est ce que les autres filles ont dit. Mais comment s’y faire, à leur ville. Ce n’est qu’un gros bourg. Une verrue sur le sol. Elle n’est pas d’ici. C’est le père qui lui a tout appris. Elle sait bien sûr. Elle sait compter, elle sait écrire, elle sait qui est Charles le Téméraire et Louis XI, les noms de pays tout autour. Elle sait bien sûr. Mais où donc se trouve la page 17 de la bible, ça, elle l’ignore. Elle ne sait pas. Les chiffres se dérobent soudain quand la voix âpre de cette institutrice vieille et si austère lui réclame d’ouvrir le livre à un endroit introuvable.
Le matin, il faut se lever tôt. Ça veut qu’elle aille prier avant toute chose. Il y a des heures pour faire ça. Dieu est pressé, insistant. Il réclame des enfants qu’ils viennent à genoux dans son église par n’importe quel temps, à l’aube bien sûr. Qu’ils aient ou non faim, qu’ils soient en sommeil ou en mauvais état de grâce. Ça veut des gosses pieuses, des images saintes, des fillettes qui obéissent sous la peur de la mort qu’entraînent des péchés qui fauchent, mystères foudroyants. Ça veut que leurs poches soient pleines de médailles et de chapelets. Ça veut que ça obéisse, que ces petites s’effondrent de trouille dans les confessionnaux et pissent de crainte le samedi quand l’école se termine, parce que le lendemain, elles devinent que Dieu l’immense, frappera à nouveau la semaine, à coups de missel dans l’allée des âmes perdues.
Mais dans la poche, elle garde aussi ce sou rond précieux qu’elle reçoit. Un peu de monnaie pour ce petit pain au cumin que sa mère troque avec elle contre un peu de piété. Odeur de sainteté, un pain moelleux et chaud pour acheter une âme propre à sa fille."

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(site sous licence Creative Commons BY-NC-SA)


[1pourquoi je lis Anna Jouy
parce que c’est une disposition entre écriture et auteur extrêmement singulière, comme si l’auteur qui parle quand Anna Jouy écrit portait tout le poids (de grandes étendues chatoyantes, des contradictions, de la féerie à la Andersen aussi, celle qui inquiète autant qu’elle émerveille), tout le poids, je ne sais pas dire mieux
il y a une sorte de lucidité métallique et froide, pertinente, tranchante, inévitable aussi et en même temps, il y a une sorte de soulèvement des émotions, d’abandon au flux et au transport
l’affect charrie avec lui la lucidité, ils sont comme enlacés tous les deux, une tresse
ça joue aussi sur l’emplacement, on se trouve tout à côté, le nez contre, puis très loin, et on met du temps à réaliser que c’est le même paysage, pris dans l’œil de quelqu’un
et puis il y a des assemblages de mots, c’est d’une stupéfaction lorsqu’on les lit, des mots accouplés d’une certaine façon, unique
mais ça n’est pas un simple "mode de fonctionnement textuel", c’est de/et dans/ la chair aussi

Messages

  • "l’affect charrie avec lui la lucidité, ils sont comme enlacés tous les deux, une tresse " merci, exactement ça

  • sur l’écriture
    Écrire, cette voie intérieure. On la trouve un jour, peut-être parce qu’il n’y a pas de passage extérieur. On est muré. Ou simplement hors temps, hors mouvement, hors norme. Le fleuve de la vie ne sort pas, alors il creuse la pierre sous laquelle on dort et meurt, pour faire son chemin. Et on le sent, on entend ses bruits, l’érosion que cela provoque, les fondrières du silence. Le murmure fraise dans le calcaire, on hisse sa propre falaise, de plus en plus haute à mesure qu’on approfondit son cours. Sentir l’érosion qui ravine et reconnaître dans les pétrifications creusées, ses lignes, ses traces, son écriture. Graver ensuite obstinément parce qu’en quelques heures seulement, cette voie peut se couvrir de lianes, d’enchevêtrements durs, d’éboulis définitifs.
    Voie intérieure évanescente, facile à dissiper, à faire s’écrouler en fuites- On peut si facilement adopter le profil d’un courant d’air, autre fluide, une dissipation de gestes, tout pareil à l’évaporation des écumes. Ne parle-t-on pas de voix aussi, matière de transparences, elle, sans cesse soumise à d’étranges contraintes ? Voilà que l’on parle, parle beaucoup, pour ne rien dire qui est nécessaire. Une voix s’éteignant dans le fluide tout. Fleuve, ruisseau, silence échoués. L’eau qui habite son lit peut se retirer dans des soubassements, ou déborder et accaparer l’ordre conventionnel des choses.
    On décide alors de la déporter, d’étais, de béquilles. On met l’onde dans le canal avec des doses d’écluses à ouvrir, à fermer. On se croit inépuisable. Rien ne saurait altérer le flux, jusqu’à ce qu’il s’arrime à son tour au sable des trucs naufragés, parvenu si loin, là où d’autres voies navigables bruissent aussi. Et dans l’immensité, on ne sait plus se reconnaître parmi la mer.
    On n’appartient plus qu’au concert, qu’à la chorale des rivières, au tumulte des gens pour lesquels le temps n’est ni une affaire humaine ni une provocation des dieux.
    Dans ma propre seille, il y a des eaux de toutes sortes.,un torchis liquéfié. Je ne saurais plus distinguer la mienne, la décanter. Je me souviens juste qu’elle me conduisait entre diaphragme et trachée, que cela avait une tournure descendant dans les profondeurs de mon propre barrage. Maintenant ma voie tourbillonne dehors, une vibration, une nuée autour. Je happe des mots au passage, mais le fleuve est une simple pluie, une pagaille qui tombe.

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