"la vie ça éparpille des fois / ça chélidoine et copeaux / ça bleuit ça noisette" [Maryse Hache / porte mangée 32]

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Des fantômes sous les arbres, Virginia WOOLF

mercredi 7 juin 2017, par Christine Jeanney





(extraits de la préface)

Il y a presque toujours des arbres dans les textes de Virginia Woolf.
Qu’ils se tordent, se désespèrent, ou tapotent gentiment une vitre de leurs branches, qu’ils se tiennent seuls, les nuits d’hiver, au milieu d’un champ vide, qu’ils rappellent par leurs feuilles déchiquetées les drapeaux en lambeaux de guerres lointaines, ou que leurs troncs s’érigent en cathédrale de verts, leur présence se fait si souvent sentir qu’on peut imaginer avec quel appétit Virginia Woolf aimait les contempler, les saluer même, comme des amis proches, pendant ses promenades quotidiennes.
Et ses fantômes aiment les arbres, eux aussi : ils jouent dans le jardin arboré d’
Une maison hantée, et un livre glisse dans l’herbe ; ils traversent, fragiles, les ronds de lumière dans Le temps passe, et les voilà cernés d’arbustes autant que l’est cette bâtisse oubliée de tous ; et c’est à l’ombre des arbres de Kew Gardens qu’ils viennent s’allonger, fantômes promeneurs.
On avancera donc dans ce recueil aux côtés de Virginia Woolf, et ce sera comme une promenade émerveillée dans un jardin de Londres ; ou une course sur une plage, à la recherche d’un objet
« singulier, dur, brillant » ; un séjour bref à l’étage d’un restaurant (La Ville d’eau), ou quelques heures sur un balcon, juste avant la tombée de la nuit (Le Symbole)  ; ce sera aussi rêver d’un vol d’oiseau au-dessus de la ville (Lundi ou mardi)  ; méditer à partir d’une forme qu’on ne sait pas identifier (La Marque sur le mur)  ; ou encore inventer une femme sur le quai d’une gare (Un roman non écrit).
[...]
La précision et la justesse, avec Virginia Woolf, se nichent dans les détails.
Par exemple, au tout début d’
Une maison hantée  : « there was a door shunting » (il y avait une porte qui…) ; le verbe to shunt possède une fonction de manœuvre, de déplacement et d’aiguillage ; il autorise le passage d’un côté à l’autre, et ceci alternativement. En dehors des rails, des réseaux ferroviaires, ceci peut faire penser à un autre mécanisme, celui des clapets et des ventricules d’un cœur qui ouvrent et ferment une veine (diastole / systole) ; il existe dans Une maison Hantée toute une circulation de regards, de formes, d’impressions fugitives : les fantômes circulent. Dans la maison ils vont, en haut, en bas, dans le jardin. Ils s’agitent, mais nous ne les voyons pas. Nous avons les yeux clos, n’entendons que des bruits et quelques mouvements faibles, couverts par d’autres bruits, le travail à la ferme, la nature, les pigeons. Un texte, les yeux clos. Un texte à l’écoute de sa circulation intérieure, diastole / systole. Un texte au bord de s’éveiller, et qui avance dans un demi-sommeil, attentif à une fonction vitale, vive, vivante, palpitante ; c’est pourquoi, dans « there was a door shunting », je préfère que la porte ne se ferme pas, car, comme un cœur, elle bat.
Des fantômes sont là, sous les arbres. On écoute la vieille chanson idiote de Mrs McNab. Il y a la trace que laisse un escargot. Un geste répété, un tic. Un petit nom gentil signé au bas d’une lettre. Une pointe d’ombrelle enfoncée dans la terre. Des pommes qui roulent au grenier. Dans le ciel, l’aile d’un héron qui passe. Tout cela est irremplaçable. On approche d’une écorce d’arbre pour le toucher, suivre les sinuosités complexes de son tronc du bout des doigts, et on tente de saisir ce qui passe derrière lui, des formes fugitives, comme des apparitions : l’humain, toujours au centre.


« Est-ce qu’ils ne forment pas, tous, notre passé, ce qui nous en reste, ces hommes, ces femmes, ces fantômes allongés sous les arbres… Nos joies, nos petits événements ? »


Huit nouvelles de Virginia WOOLF (traduites par mes soins) aux éditions publie.net

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