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à propos d’Un roman non écrit, Virginia Woolf - tentatives

"la vie ça éparpille des fois / ça chélidoine et copeaux / ça bleuit ça noisette" [Maryse Hache / porte mangée 32]

TRADUCTIONS

autour des textes traduits

à propos d’Un roman non écrit, Virginia Woolf

mardi 27 juin 2017, par Christine Jeanney


Un roman non écrit n’est pas aussi connu que Kew Gardens ou La Marque sur le mur.

Sans doute parce que c’est un texte qui semble fantaisiste, léger, rempli d’humour. Et lorsqu’on pense à Virginia Woolf, ce n’est pas cette caractéristique qui apparaît d’entrée, on préfère la ranger dans la catégorie écrivaine cérébrale-suicidaire-torturée en contemplant les photographies de son visage mélancolique vu de trois-quarts. On oublie d’autres photos, prises sur le vif, ou celle plus statique où son visage est moustachu (« Bunga ! Bunga ! »).
(Canular du Dreadnought)

Et puis Un roman non écrit est un texte assez déstabilisant. Un peu comme un poisson qui glisserait entre les doigts, il s’échappe, il est déjà plus loin, vif, on galope derrière lui.

Ce pourrait une facétie menée tambour battant. On entendrait le battement du train et son rythme sur les rails, pendant le voyage qui mène de Londres à Eastbourne, et supposer qu’à chaque arrêt, ou lorsqu’un choc ou une secousse se fait plus nettement sentir, l’auteur modifie son avancée, ajoute, retire un personnage, saute d’un endroit à l’autre, s’aménage des pauses, envisage des voies parallèles, des culs de sac, revient sur ses pas, repart. Un voyage en train, certainement. Mais peut-être un voyage en train fantôme.

On a du mal à penser que la narratrice qui partage « à voix-intérieure-haute » son cheminement interne ne ressemble pas à VW elle-même. Ça sautille, c’est élégant, surprenant, drôle, et ça se moque gentiment des vieilles fictions ronronnantes qui tiennent à donner dans le réalisme et veulent nous décrire dans les moindres détails la couleur et la teneur de ce qui décore le fond des assiettes. Lorsqu’on en vient à ce genre de passage, ils sont entre crochets et, comme en aparté, nous signalent qu’on ne va pas s’attarder. « Passons, passons, vous m’avez bien compris, là une description des rideaux, ici du papier-peint et des carafes, vous savez bien comme c’est », semblent-ils dire.

C’est que lire des étalages et des étalages de possessions, c’est bien gentil ; mais ça ne l’intéresse pas. Ce ne sont pas ceux qui possèdent qui intriguent VW, mais ceux qui pensent.
Et les carcans narratifs, non merci. Ou alors les prendre, oui, mais pour s’en moquer :

« (...) Mais, ce que je ne pourrais pas éliminer, ce que je dois affronter, tête baissée, yeux fermés, avec le courage d’un régiment et la cécité du taureau pour qu’il charge et les disperse, indubitablement, ce sont les visages derrière les fougères, ceux des voyageurs de commerce. Je les ai cachés là tout ce temps, dans l’espoir que d’une façon ou d’une autre ils disparaissent, ou mieux, qu’ils émergent de l’ombre, et ils le devraient, pour que l’histoire s’amplifie, s’enrichisse, destins et tragédies, comme toute histoire se doit de le faire, en s’étoffant de deux, si ce n’est de trois, voyageurs de commerce, ainsi que de tout un buisson d’aspidistra. "Les feuilles d’aspidistra ne dissimulaient pas entièrement les voyageurs de commerce." (...) »

On lit une VW en totale liberté, capable de parler à soi, au lecteur et au personnage, et le tout en même temps, et même d’embarquer à bord du corps de l’un d’entre eux comme si c’était depuis son estomac ou depuis ses yeux qu’elle communiquait avec nous.

Un peu de fantastique, avec cette tache qu’il faut gratter, ce spasme qui devient contagieux (du Kafka avant l’heure). Gratter, gratter – c’est que VW en gratte, du papier. Et que tout ce qui nous gratte la gratte, puisque c’est avec ce qui nous traverse ou nous transperce qu’elle se nourrit. Autre variation de ‘plagiat par anticipation’, celui du « Vous avez mis le pied gauche sur la rainure de cuivre » du début de la Modification de Michel Butor :

« (...) tu défais les sangles de ton bagage, tu étales sur le lit une maigre chemise de nuit, tu places côte à côte deux pantoufles fourrées à semelles de feutre. Le miroir – non, tu évites le miroir. Disposition méthodique des épingles à chapeau. Peut-être qu’il y a quelque chose dans la boîte en coquillages ? Tu la secoues ; le même bouton de nacre que l’année dernière – rien d’autre. (...) »

Aussi de l’autodérision, lorsqu’elle se moque de sa facilité et de son appétit à décrire les feuillages, les plantes, les collections de boutons, tous ces petits détails qu’elle place en plan rapproché dans ses fictions, et dont elle dit ici « non, pas maintenant, plus tard peut-être », comme une gourmande qui veut faire un régime.

Elle se moque de l’emphase aussi, celle du Grand Écrivain, survolant son récit tel le fier épervier, maître de la situation, sa stature impériale, mais boum, soudain, il tombe dans l’herbe, nez à nez avec son invention, tout empêtré dans cette histoire qu’il faut faire avancer (« j’arrive ! » dit-elle, passant de la figure noble de la créatrice à celle de la serveuse en plein travail quand le restaurant est bondé).

Des envolées lyriques, dont elle se moque aussi, avec ce chant funèbre dédié aux personnages fictifs délaissés (et donc morts fictivement) (qu’une fictive paix les enveloppe).

Et puis, par-dessus tout, il y a ce je-ne-peux-pas-m’empêcher.
Pas s’empêcher, face au visage d’une femme qui lui semble abattue, d’imaginer mille et une choses qui pourraient l’expliquer, avec des arabesques, des rebondissements, son esprit va plus vite que sa plume. Une voyageuse comme tant d’autres, comment l’appeler ? Minnie Marsh, car chaque visage est un marsh (marais), c’est profond, ça cache une multitude de choses, une vie interne faite de myriades d’atomes, et c’est mouvant, on peut voir des figures se dessiner à la surface, former des paysages, désolés ou urbains, et le reflet de la lune pourrait être celui d’un lampadaire dans une ville, d’une lampe dans une chambre de bonne, ou la lucarne d’un magasin de nouveautés. Oh, les lumières s’éteignent. Plus rien à regarder ? (ou plus rien à imaginer ?) Prenons vite un visage, Moggridge (moggy) celui-là semble « familier », on va pouvoir en tirer quelque chose.
Pas s’empêcher non plus lorsque ce jeu s’arrête, de le reprendre (« monde à adorer ! »).
Parce que le monde du quotidien, non merci. Le prix des œufs qui baisse, non merci, vite, recollons les coquilles disparates pour reformer cette carte au trésor qui indique un endroit dans les Andes, où de l’or, de l’argent... (mais oups, nous risquons de nous égarer)
Pas s’empêcher de jouer de la ponctuation, en nous considérant comme des interlocuteurs raisonnables qui comprendront qui parle, lorsque Moggridge pense à voix haute et s’adresse à Minnie, que Minnie donne des ordres à son chien, et que l’auteur se tourne résolument vers son histoire, puis vers la femme qui dort dans ce compartiment, en alternance.
Pas s’empêcher de dire des choses fulgurantes entre deux parodies (À quoi bon vivre sinon, les visages sont des prisons, les yeux des cages). Elle est riante, mais elle écarte de toutes ses forces le corset qui structure le roman (personnages construits, péripéties moralement édifiantes). Il sert à ça le train fantôme.

Il tord le cou des conventions, il se dégage de ce qui enserre, dans la joie et dans l’irrespect (mais l’irrespect de l’établi, de l’attendu, de l’obligé, pas du lecteur). C’est une lecture à l’aventure, une sorte de précipité, on valse, on court après sa robe.
Les coutures craquent. Et même si elle prétend repriser son gant troué, pour elle, le trou est là, le roman à l’ancienne, c’est cette tache qui résiste, elle frotte, elle frotte.

Dernière pique, dernière banderille, le titre : un roman qui ne sera pas écrit, non, sûrement pas. Preuve de sa liberté, toute vive.


(autour d’ Un roman non écrit
nouvelle traduction dans
Des fantômes sous les arbres
recueil de huit nouvelles de Virginia Woolf
)


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