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journal de bord des Vagues -74 ["et aussi, derrière eux, l’éternité"] - tentatives

"la vie ça éparpille des fois / ça chélidoine et copeaux / ça bleuit ça noisette" [Maryse Hache / porte mangée 32]

TRADUCTIONS

Les Vagues, de Virginia Woolf (journal de traduction en cours)

journal de bord des Vagues -74 ["et aussi, derrière eux, l’éternité"]

vendredi 10 novembre 2017, par Christine Jeanney

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(journal de bord de ma traduction de The Waves de V Woolf)

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- le passage original

‘My roots go down through veins of lead and silver, through damp, marshy places that exhale odours, to a knot made of oak roots bound together in the centre. Sealed and blind, with earth stopping my ears, I have yet heard rumours of wars ; and the nightingale ; have felt the hurrying of many troops of men flocking hither and thither in quest of civilization like flocks of birds migrating seeking the summer ; I have seen women carrying red pitchers to the banks of the Nile. I woke in a garden, with a blow on the nape of my neck, a hot kiss, Jinny’s ; remembering all this as one remembers confused cries and toppling pillars and shafts of red and black in some nocturnal conflagration. I am for ever sleeping and waking. Now I sleep ; now I wake. I see the gleaming tea-urn ; the glass cases full of pale-yellow sandwiches ; the men in round coats perched on stools at the counter ; and also behind them, eternity. It is a stigma burnt on my quivering flesh by a cowled man with a red-hot iron. I see this eating-shop against the packed and fluttering birds’ wings, many feathered, folded, of the past. Hence my pursed lips, my sickly pallor ; my distasteful and uninviting aspect as I turn my face with hatred and bitterness upon Bernard and Neville, who saunter under yew trees ; who inherit armchairs ; and draw their curtains close, so that lamplight falls on their books.
‘Susan, I respect ; because she sits stitching. She sews under a quiet lamp in a house where the corn sighs close to the window and gives me safety. For I am the weakest, the youngest of them all. I am a child looking at his feet and the little runnels that the stream has made in the gravel. That is a snail, I say ; that is a leaf. I delight in the snails ; I delight in the leaf, I am always the youngest, the most innocent, the most trustful. You are all protected. I am naked. When the waitress with the plaited wreaths of hair swings past, she deals you your apricots and custard unhesitatingly, like a sister. You are her brothers. But when I get up, brushing the crumbs from my waistcoat, I slip too large a tip, a shilling, under the edge of my plate, so that she may not find it till I am gone, and her scorn, as she picks it up with laughter, may not strike on me till I am past the swing-doors.’

- ma traduction


« Mes racines s’enfoncent dans des veines de plomb et d’argent, elles traversent des lieux humides à l’odeur de marécage, jusqu’à un nœud de fibres de chêne entremêlées, au centre. Scellé et aveugle, la terre me bouche les oreilles, pourtant j’ai entendu les rumeurs de guerre ; et le rossignol ; j’ai senti se précipiter des nuées d’hommes, ici et là, en quête de civilisation, comme des nuées d’oiseaux migrent à la recherche de l’été ; j’ai vu des femmes qui portaient des cruches rouges sur les rives du Nil. J’ai été réveillé dans un jardin par un coup sur la nuque, un baiser brûlant, celui de Jinny ; m’en souvenir, comme on se souvient de cris confus et de colonnes qui s’effondrent, d’éclairs rouges et noirs qu’une sorte d’incendie nocturne provoque. Sans cesse le sommeil, et le réveil, toujours. Tantôt je dors ; tantôt je veille. Je vois l’urne à thé étincelante ; les vitrines remplies de sandwichs jaune pâle ; les hommes en vestes à bords ronds perchés sur des tabourets devant le comptoir ; et aussi, derrière eux, l’éternité. C’est une marque au fer rouge qu’un bourreau imprime sur ma chair frissonnante. Je vois ce restaurant se détacher au-dessus d’ailes d’oiseau serrées et palpitantes, tant de plumes et de plis, ceux du passé. D’où mes lèvres pincées et ma pâleur maladive ; d’où mon aspect désagréable et peu engageant lorsque je tourne la tête, amer, haineux, vers Bernard et Neville ; ils flânent sous les ifs ; ils héritent de fauteuils ; ils tirent les rideaux pour que la lumière de la lampe tombe bien droite sur leurs livres.
Susan, je la respecte ; elle s’assoit et elle brode. En cousant sous une lampe calme, dans une maison où le maïs soupire tout près de la fenêtre, elle me rassure. C’est que je suis le plus faible, le plus jeune d’entre tous. Je suis un enfant qui regarde ses pieds et les petits sillons que le ruisseau a creusés dans le gravier. Ça c’est un escargot, dis-je ; ça c’est une feuille. J’adore les escargots ; j’adore la feuille, je suis toujours le plus jeune, le plus innocent, le plus confiant. Vous êtes protégés. Je suis nu. Quand la serveuse aux cheveux tressés en couronne passe en se balançant, elle vous sert vos abricots à la crème sans hésiter, comme le ferait une sœur. Vous êtes ses frères. Mais quand je me lève en brossant les miettes de mon gilet, je glisse un pourboire trop gros, un shilling, sous mon assiette, pour qu’elle ne le trouve qu’après mon départ, et pour qu’ainsi, lorsqu’elle le ramassera dans un rire, son mépris ne puisse me frapper avant que j’ai pu passer la porte battante. »

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- quelques-uns des passages/obstacles

- " My roots go down through veins of lead and silver, through damp, marshy places that exhale odours, to a knot made of oak roots bound together in the centre ."
« through » est répété et j’avais tout d’abord choisi de répéter moi aussi le verbe « traverser » (« Mes racines s’enfoncent et traversent des veines »), mais je préfère garder l’idée d’une chute/descente vertigineuse et mettre en avant le verbe s’enfoncer en l’isolant du verbe « traverser » pour le renforcer
je ne répète pas « roots » non plus, je le remplace par « fibres » qui ajoute à l’impression d’enchevêtrement

- " have felt the hurrying of many troops of men flocking hither and thither in quest of civilization like flocks of birds migrating seeking the summer "
beaucoup d’interrogations avec cette phrase
il faut rendre l’idée d’urgence, mais surtout de pression, comme si les déplacements des armées résonnaient sur la peau même de Louis, je choisis « précipitation » (d’ou le verbe précipiter) qui donne à la fois l’impression d’une pression, la vague idée d’une pluie lourde, en même temps l’idée de rapidité
je reprends « nuée » à deux reprises en écho à « flocking » et « flocks » qui placent hommes et oiseaux dans un mouvement commun

- " remembering all this as one remembers confused cries and toppling pillars "
j’avais d’abord commencé par traduire avec un « je me souviens », par facilité de lecture, mais le « remembering » est là pour accentuer les brumes du rêve, je le remplace finalement par un « m’en souvenir » qui peut sembler étrange placé en début de phrase mais accentue lui aussi le côté flottant, insaisissable d’une sorte de vision, les feux d’une catastrophe dans le lointain

- " I am for ever sleeping and waking ."
terrible phrase
je passe beaucoup de temps à tenter des hypothèses
je vais chercher conseil et soutien auprès de mes prédécesseurs :
chez Michel Cusin « Je suis toujours en train de dormir et de m’éveiller. »
(je ne suis pas convaincue, le « en train de » ne me semble pas rendre justice à l’importance du passage, qui doit sonner comme un glas)
chez Marguerite Yourcenar « Ma vie se passe à m’éveiller, puis à me rendormir »
(c’est beaucoup plus juste à mes yeux, mais il y a une sorte de torsion faite au texte anglais avec l’ajout de « ma vie » qui me gêne)
chez Cécile Wajsbrot « Je suis voué à dormir et à marcher »
(j’aime beaucoup « je suis voué », mais je ne saurais pas l’utiliser ainsi et ici // et là j’ajoute que traduire Les Vagues sans pression de temps, avec la possibilité de passer plusieurs heures sur un seul paragraphe, voire sur quelques phrases seulement, me permet d’éviter des accidents tel que celui-là, où visiblement Cécile Wajsbrot a modifié le « waking » en « walking ». Le L perturbateur a même investi la phrase suivante, « Now I sleep ; now I wake », puisqu’elle a continué à traduire en ce sens « Tantôt je dors, tantôt je marche » [wake/walk, au lieu de marquer l’éveil])
bref, je ne suis pas beaucoup plus avancée

je trouve « ma » solution (j’insiste sur le fait que c’est la mienne) en mettant cette phrase en vis-à-vis de la suivante
je dois traduire les deux ensemble, car les deux phrases font corps
si je choisis de traduire la 2e phrase par « Tantôt je dors ; tantôt je veille. » je vais tenter de ne pas reprendre les verbes à l’identique dans la 1ere
c’est un peu comme si deux couches de peinture se recouvraient pour former une couleur
les deux couches doivent être légèrement différentes, par leur nuance ou leur texture
la répétition ici des mêmes termes n’ajouterait pas, mais affaiblirait au contraire
les deux phrases en vis-à-vis ne doivent pas être de même texture
je transforme les verbes en noms, « Sans cesse le sommeil, et le réveil, toujours. » et je choisis « sans cesse » et « toujours » pour appuyer le pan Sisyphe de ce passage

- " It is a stigma burnt on my quivering flesh by a cowled man with a red-hot iron ."
autre terrible phrase
je voudrais éviter le mot « stigmate », c’est son côté « clinique » et presque aseptisé qui me retient de l’utiliser
c’est la marque au fer rouge qui est importante, c’est donc elle que je place d’entrée
je tente beaucoup de propositions pour que cet homme à cagoule, cet homme encapuchonné n’allonge pas la phrase qui elle aussi doit tomber comme une sentence, et donc éviter d’être bavarde
je visualise cet homme
« cowled » appelle aussi un habit de moine, une robe de bure, un costume identifiable, désignant une fonction précise
finalement je décide de remplacer « cowled man » par « bourreau » ce qui va raccourcir la phrase déjà rendue assez longue par « my quivering flesh » 

- " and draw their curtains close, so that lamplight falls on their books ."
j’ai besoin d’ajouter à la haine de Louis pour Bernard et Neville : tout leur est simple, tout est facile pour eux (selon le ressenti de Louis), ils s’ajustent aux objets comme des mécaniques qui ne connaissent pas l’inquiétude
je prends la liberté d’ajouter « bien droite » dans « « ils tirent les rideaux pour que la lumière de la lampe tombe bien droite sur leurs livres. » pour accentuer la supposée simplicité de leur rapport au monde

- " Susan, I respect ; because she sits stitching. She sews under a quiet lamp " (...)
je décide d’éluder le « because »
en français, écrire « Susan je la respecte parce qu’elle est assise » est un peu ridicule
on peut comprendre pourquoi Louis respecte Susan en énumérant simplement les faits, et sans forcément installer un « parce que » visible
avec « Susan, je la respecte ; elle s’assoit et elle brode. En cousant sous une lampe calme, dans une maison où le maïs soupire tout près de la fenêtre, elle me rassure. » on peut comprendre pourquoi Louis la respecte (et ainsi éviter une tournure facilement risible)

- " But when I get up, brushing the crumbs from my waistcoat, I slip too large a tip, a shilling, under the edge of my plate, so that she may not find it till I am gone, and her scorn, as she picks it up with laughter, may not strike on me till I am past the swing-doors. "
phrase très longue qui me donne beaucoup de travail
elle doit être parfaite (c’est la fin du monologue de Louis, ensuite Susan prendra la parole, et c’est aussi une sorte de révélation, un geste tracé lestement pour désigner cette blessure qui traverse Louis)
je décide de modifier un peu sa structure, car c’est un peu acrobatique, il ne faut pas que la construction fasse douter de ce qui est « pourboire » et « mépris », ce qui arriverait si je traduisais par
« et son mépris, lorsqu’elle le ramassera dans un rire, ne puisse me frapper avant que j’ai pu passer la porte battante. » (car bien sûr, c’est le pourboire que la serveuse ramasse, pas le mépris)
je traduis donc par « lorsqu’elle le ramassera dans un rire, son mépris ne puisse me frapper avant que j’ai pu passer la porte battante. »
je décide aussi de ne pas répéter le mot « avant » en modifiant « elle ne le trouvera pas avant mon départ » en un
« elle ne le trouvera qu’après mon départ »
j’hésite à effacer le "battante", pour finir sur le mot "porte", ce qui claquerait mieux
mais VW n’utilise jamais un mot par acident
le fait que la porte soit battante dit aussi que Louis s’enferme presque volontairement dans sa différence, l’ouverture est possible, la porte s’ouvre/se ferme dans les deux sens, les choses pourraient être différentes (il n’y a pas de pensée cul-de-sac chez VW)

- c’est une descente, une quête et une fuite dans ce passage
la descente vers le soi profond, une sorte d’état primitif à travers la terre, les racines
à la surface du sol, les hommes sont en quête de civilisation, mais Louis sent que sa nature lui refuse cette identité autre, fabriquée
il se sent différent, étranger, « par nature » (ce qui est rappelé par l’état d’enfance qu’il décrit et son émerveillement devant une feuille, un escargot)
Susan est la seule femme qui ne le juge pas, la seule qui ne le désigne pas en le tenant en joue, par « un baiser brûlant » ou « le mépris »
près de Susan la vie « primitive » soupire (les maïs), et reste vivante et calme
c’est cet état que Louis veut rejoindre, alors que le restaurant lui impose toutes ces marques de prétendue civilisation (vitrines, tabourets, sandwichs jaune pâle)
il ne peut que fuir
(mais même à travers la porte, il sent ce mépris qui atteint finalement sa cible)
fuir vers l’enfance, ou vers un état primitif perdu, passé (en ailes d’oiseau et en plis)
face à lui, l’age adulte et son éternité effrayante, une malédiction faite de réveils et de sommeils l’éloignant toujours plus de son nœud central, de sa vraie nature
une sorte d’impossibilité à vivre, de ces tragédies secrètes, invisibles, rendue ici par des gestes simples, des visions d’incendie et des miettes essuyées sur le revers d’une veste
une solitude si grande


(work in progress, toujours)

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