"la vie ça éparpille des fois / ça chélidoine et copeaux / ça bleuit ça noisette" [Maryse Hache / porte mangée 32]

TEXTES

TENTATIVES DU MOMENT //

[marges de l’abbaye d’ardenne]

marges #1

jeudi 7 décembre 2017, par Christine Jeanney



- sorte de journal de résidence à l’IMEC - abbaye d’ardenne -


Il est question de jeunes hommes, une vingtaine, ils ont marché dans la cour, poussés par les soldats. L’un a vu la grande porte entrouverte, s’est sauvé, a rampé dans les champs, a survécu, les autres ont avancé jusqu’au jardin qui depuis porte leurs noms.

Marguerite Duras parle d’une église à Vauville et je la lis assise au centre d’une abbaye remplie de livres. MD parle aussi d’un cimetière, il semble que les morts soient partout et tout autour, comme cette mouche sur un mur blanc qui laisse son dernier souffle à trois heures vingt dans Écrire, comme la phalène de Virginia Woof est happée par le néant elle aussi, il n’y a pas de petites morts, il n’y a que des fins à consigner, peu importe leurs tailles, peu importe, cela ne se classe pas selon le volume occupé, ne s’ordonne pas en ordre croissant ni décroissant, il n’y a pas de préséance.

En fait, ils sont morts en deux fois, les jeunes hommes. Certains le 7 juin, d’autres le 8. Certains, ceux du 8, se sont donné la main avant d’être exécutés dans le jardin. Ceux du 7 avaient été tirés au sort. La plaque qui commémore ce 7 et ce 8 juin a été fabriquée à Vancouver, et c’est un fil de plus dans l’enchevêtrement de ce qui se construit et/ou se délite, un fil de plus vers cette ville que je ne connais pas, où je n’irais vraisemblablement jamais, mais qui recèle une sorte de version aimantée d’une autre, ville carnassière, majestueuse, une ville mirage. Peut-être à cause de son nom. Peut-être à cause de ce que j’imagine autour de ce nom. De ce que cela déclenche d’air large.

« Peu après des SS armés en choisissent dix au hasard »
« furent découverts, portant des marques de blessures mortelles par écrasement du crâne »
Un étrange entassement. Une autre dame à table a parlé de fouilles archéologiques et de malles contenant des crânes, ainsi que d’autres malles contenant des tibias, etc. Un entassement organisé, bizarrement organisé, d’une organisation qu’on pourrait presque assimiler au dépit ou à la bêtise.

Je marche entre les livres et les tables dans le silence radieux du bleu que renvoient les rosaces miel, lumineuses au-dessus de ma tête, à tel point que je plie la nuque le plus possible, comme le ferait un animal, pour sentir, retrouver, attraper le bleu et le miel. Et j’apprends que les hommes, les soldats, les meurtriers et les exécutés ont marché à l’endroit où je marche.

Il y a des vagues de réalité qui se superposent par transparence. VW s’est promenée autour de la cathédrale de Bayeux (c’est dit dans son Journal) et j’y passe tous les jours, j’y étais ce matin même, mais je ne sais pas à quel moment je la suis, je la précède, je l’accompagne, je la distance, ou elle se perd lorsque je tourne, ou bien c’est elle qui tourne. Les symboles existent très concrètement.

« En Grèce, un symbole était au sens propre et originel un tesson de poterie cassé en deux morceaux et partagé entre deux contractants », dit Auxeméry.

Des pas invisibles, près du bleu et du miel, décident de ma réalité.
Dans la cour de l’abbaye une flaque indépassable. Comme celle de VW dans Les Vagues.

« [...] : toute écriture est obscure et porte la marque de son propre échafaudage — à décoder dans le texte ? Il n’y a pas d’arrière monde — ni d’haleine inaudible qui hanterait la langue des mortels. »
(Maurice Olender, Matériau du rêve)




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(site sous licence Creative Commons BY-NC-SA)

Messages

  • une histoire que j’ignorais (une à ajouter à la liste des horreurs, et une qui reste unique en même temps)
    colore le plaisir de penser à ce que tu vas donner de cette résidence et qui, bien entendu, c’était certain, sera beau et nourrissant

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