"la vie ça éparpille des fois / ça chélidoine et copeaux / ça bleuit ça noisette" [Maryse Hache / porte mangée 32]

TEXTES

TENTATIVES DU MOMENT //

[marges de l’abbaye d’ardenne]

marges #2

mercredi 13 décembre 2017, par Christine Jeanney



- sorte de journal de résidence à l’IMEC - abbaye d’ardenne -


je désapprends à écrire sans cesse
chaque fois est la première fois
assise contre la fenêtre de la chambre – située au fond d’un couloir rouge, en haut de marches de pierres lisses, polies par le temps et les pas des moines, une en particulier est concave au point qu’on pourrait s’y enfoncer et trébucher ensuite, parce qu’entré en contact avec un temps plus bas, temps souterrain, une vague inversée, un piège, mais accueillant –, assise contre la vitre qui renvoie l’image d’un jardin brun, terreux et roux, je sais que je ne peux que désapprendre pour recommencer / ce flux et ce reflux, désapprendre et apprendre, font partie du même geste envers le monde, tout comme le su et le non su s’épaulent, l’oubli et la mémoire se tissent en mouvements frères, inversés, simultanés et symétriques
ce sont des tiraillements complémentaires

ici les portes sont très lourdes / elles soupirent sur elles-mêmes en s’ouvrant, se fermant, si fort qu’on croirait entendre quelqu’un qui chuchote

dehors il y a une trouée dans les pierres d’un bâtiment dont je ne sais pas l’usage dehors il y a une flaque ridée de vent comme celle de VW lorsqu’elle croit défaillir sans pouvoir la passer

dehors s’affichent clairement les signes d’impossibilité à correspondre avec des signes pré-établis, détenteurs du savoir / il est clairement indiqué dans le mince gravier des allées et la juxtaposition des espaces que je ne sais rien / ni les noms ni les titres / j’avance sans passé au milieu des archives, et venue là pour m’en nourrir
mais comme l’homme enfin rentré de La Douleur dont on ne reconnaît plus le visage et qui doit réapprendre à manger, graduellement, progressivement – des quantités trop lourdes lui transperceraient l’estomac –, je ne peux me nourrir qu’à petites doses / le vent siffle dans les hauteurs de l’abbaye /

à l’intérieur on se réfugie dans les ombres / les spots éclairent des colonnes sur leur revers et leurs replis mais laissent en repos de grandes vagues de miel sombre, creusées facticement par l’ombre et non pas sous les pas des moines

au commencement de la couleur, il y a l’ombre
il y a l’ombre portée d’un visage qu’on souligne d’un trait (la fille de Butadès), premier portrait
on remplit cette zone d’ombre de matière (Butadès) première sculpture / il faut peut-être se saisir des ombres avant d’atteindre les couleurs / le bruit du vent devient plus aigu puis s’apaise, comme un assentiment
les ombres tissent les âmes des morts et disent les corps vivants
que se passe-t-il lorsqu’on remplit les ombres
c’est peut-être un des ces fardeaux mythologiques, une des ces tâches impossibles à résoudre / les cerner, peindre l’espace ainsi obtenu – mais l’ombre est déjà loin, lointaine, disparue

ici dans l’abbaye il y a ces formes en pétales de fleurs, trois, qu’on retrouve dans d’autres cathédrales
selon l’endroit d’où on les envisage (souvent depuis le bas), elles laissent les ombres dessiner des arceaux épais en forme de sourcils, yeux vides, yeux attentifs
sur des piliers près de l’entrée, des bagues sculptées dans la pierre tournent en graphismes déclinés – vagues, ponts, cercles
sous la terre, dans les sous-sols où sont conservées les archives (avec hygrométrie de l’air mesurée et constante, et dans le noir total), certaines formes rappellent des roues, des barres de navires marchands / dans le bois des cercles répétitifs, comme de petites respirations au milieu de bandes plus ou moins foncées / des linteaux, des barres, des arrondis
les rubans lumineux discrets que je vois maintenant, car le vent s’est éteint
plus tard les ombres dessinent les arbres plus sûrement qu’aucune matière





marges #1

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(site sous licence Creative Commons BY-NC-SA)

Messages

  • dans le vide plat de ce jour (et même certainement s’il n’était pas ainsi) la justesse des idées, la saveur de la langue
    un moment à savourer en t’imaginant, pleine de ce que tu vois, a vu, et des correspondances, assise près de ta fenêtre
    et puis la jouissance de la pierre sur les images

  • entendre le soupir des portes, désapprendre à lire - ne pas lire pour comprendre forcément ce que l’on sait déjà - lire/ recevoir les ombres les lignes et la lumière de ton texte ce jour

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