"la vie ça éparpille des fois / ça chélidoine et copeaux / ça bleuit ça noisette" [Maryse Hache / porte mangée 32]

TEXTES

TENTATIVES DU MOMENT //

[marges de l’abbaye d’ardenne]

marge #7

vendredi 26 janvier 2018, par Christine Jeanney



- sorte de journal de résidence à l’IMEC - abbaye d’ardenne -


(au deuxième étage, les revues - j’y monte sous les voûtes - je cherche des voix de femmes, seulement de femmes - parce que les écrits d’hommes ici sont très nombreux, on ne saurait en voir la fin - des écrits d’hommes et des noms d’hommes s’étagent sur des kilomètres - les femmes se calent dans des interstices - que je veux saisir.)


27
Elissaveta B. parle de ses ancêtres qu’elle ne connaît pas, de chevaux
de châle en soie et de khan étranger
et la tempête a effacé les traces d’une fuite
les empreintes de chevaux au galop
j’aime les plaines et j’aime le galop dit-elle
c’est peut-être pour cela
je ne suis peut-être pas ignorante ni infidèle
mais la fille de cette terre, sauvée du poignard
(ce qu’on découvre du passé en regardant devant)

28
Gabriela M. dit que sa bouche est triste – elle en a honte –, que sa voix est cassée, ses genoux rudes
il la regarde
elle se sent pauvre
mais s’il lui parle avec tendresse l’incendie brûle son front et sa main tremble
la honte s’en va quand l’herbe reçoit la rosée
(l’espoir d’après la nuit, ce qu’attendent les sorelle des lendemains est toujours plus doux)

29
Annie S. dit que le vent rétrécie sur lui-même
comme une chemise de coton
que les crânes des héros au repos sont traversés de hannetons, de scarabées
que les ancêtres nous rendrons les mots qui nous font tant défaut
avec quelques insultes bien senties
une faille lézarde tous les visages, les paysages, l’asymétrie est partout
(je visualise Annie S. allongée dans un champ contre le tronc d’un arbre oblique, la caméra nous montre par ses yeux la chute constante, le vertige répété, gif à perpétuité).

30
Marthe B. parle des jours perdus privés d’élan, de la foudre à la naissance obscure, du ciel de grives, des osiers gris, puis on ne sait plus, on ne saura pas, on n’a pas su, car les pages n’ont jamais été découpées de telle façon qu’on puisse les lire.

31
Danielle S. veut revoir la statue d’Ovide (« Ma faute est d’avoir eu des yeux »).
Elle frotte deux photographie ensemble comme elle le ferait de deux silex, est-ce que le feu peut prendre ? Elle vole les photographies qu’elle prend parce qu’elles sont à portée de main, il n’y a pas de moyens de contrôle, il n’y a qu’à recevoir, manipuler, apprendre (pour qu’avoir eu des yeux ne soit plus une faute).
Les femmes veulent se racheter, elles et tous leurs congénères. Les femmes veulent la réparation de tout ce qui fit faute, problème de pomme arrachée au jardin et croquée, problème de vol, d’illégitimité, les femmes scrutent et traquent dans les recoins des preuves d’une réalité qui ne pèse pas (son poids de douleur, son poids de soleil sur la face, son poids de corbeille tressée remplie de haricots secs dans leurs gousses, son poids de grosse pastèques alignées sur le seuil, jaunes, vertes, de couleurs qu’on n’a pas voulu, brun rouille, presque violet, jaune d’or, son poids de gravats et de pierres taillées, son poids de boulevard et d’autos arrêtées, de flamme qui brûle mais ne réchauffe pas, les femme scrutent et traquent la chaleur).
Danielle S. parle de la guerre, de fatigue et de mal de dos. Elle se tient droite, debout et sans puissance devant une Chose Mauvaise qu’elle n’arrive pas à circonscrire dans l’arrondi de ses deux bras. Elle sait qu’elle ne sait rien.

32
Annie S. dit qu’il pleut de la barbarie, du dehors au dedans, partout, et ça déchire. Et nos pères sont morts à présent.
Annie S. parle en 1992.
En 2018 la boîte et son écran m’envoient des pluies qui ne cessent pas, et nos pères toujours disparaissent un peu, un peu plus, encore.

33
Édith de la H. suit le chemin de Compostelle.
Traces de pas dans traces de pas, ça creuse ou s’accumule, tous ces déplacements à fouler pris dans l’ambre, accrochés aux buissons de myrtilles,
mais aucun morceau de tissu arraché ne raconte le maintenant.
Il manque un haïku ici, qui dirait tout de suite l’eau brisée, le saut, le point d’exclamation planté en terre, terre étrangère où nous marchons, sorelle, depuis des lustres.








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