"la vie ça éparpille des fois / ça chélidoine et copeaux / ça bleuit ça noisette" [Maryse Hache / porte mangée 32]

DANS LES OREILLES

établison

add on YODLT (Yoko Ono dans le texte)

lundi 12 février 2018, par Christine Jeanney



add on yodlt
je serai toujours une bricoleuse
je n’aurai jamais la carte de la bibliothèque
je ne serai jamais une spécialiste
je serai toujours affamée
je serai toujours discrète
je n’aurai jamais assez d’yeux et d’oreilles
je n’aurai jamais assez de cœur
je serai toujours facultative
j’écrirai toujours passager
j’écrirai toujours le mot toujours et le mot jamais pour faire semblant que non
je rirai toujours des fats
je rirai toujours et encore des fats qui ne savent pas qu’ils sont fats
je trouverai toujours violentes de petites atrocités minuscules que je ne saurai pas expliquer
je collerai toujours des mots arrachés au scotch sur des pages canson colorées
je découperai et agencerai et réorganiserai des sons, face au silence
je mettrai mes sons en bouquets de bricolages sans importance
je ne serai rien, mais contrairement aux fats j’en aurai conscience
toujours
je ne dirai jamais épouvante sans avoir peur


lecture extrait YODLT :


texte de la lecture :
« CUT PIECE (juillet 1964, à Kyoto) est une performance éprouvante où Y.O. demeure immobile sur scène, yeux baissés, agenouillée.

Les spectateurs sont invités à venir découper ses vêtements, mettant son corps à nu (scandaleux dans le contexte puritain des années 1960, il n’y a pas encore eu ces mouvements planétaires, défilés d’étudiants à Prague, à Rome et en Irlande, de Radical Women, pas encore eu de manifestations contre la guerre, de marches, de slogans pour le droit d’avorter).

Dans cette performance, le spectateur devient acteur ; cependant, loin d’être érotique, le déshabillage apparaît comme une agression, montrant que le regard anonyme peut porter atteinte au sujet regardé, allant jusqu’à le détruire.

Après cela Y.O. a déclaré : Les gens continuaient à couper les parties de moi qui ne leur plaisaient pas. Finalement, il n’est plus resté que la pierre qui est en moi : mais ils n’étaient toujours pas satisfaits, et ils voulaient voir de quoi était faite la pierre.

Y .O. assise sans bouger. Ils viennent la dévorer. Devant elle, des ciseaux sont posés. Ils viennent chacun leur tour couper ses vêtements. Ils emportent ce qu’ils découpent, un carré de tissu, la bande du poignet, le haut d’une manche, une partie du col ; ils découpent, ils prennent et ils s’en vont ; c’est très violent ; très calme ; parfois ils hésitent en coupant une bretelle, en suivant la ligne d’une couture sous le bras, elle fait un geste pour les aider, puis elle reprend sa position, le regard vaguement éperdu, vaguement indifférent, vaguement éploré, vaguement froid ; pendant qu’ils la mangent elle grandit ; en retirant on ne fait pas le vide, on le sature.

À Kyoto un homme prend la paire de ciseaux et fait le geste de la poignarder. Des lignes de haine et de perforation, sa vie publique en est remplie. Elle est celle que Mark Chapman a ratée, il s’est trompé, c’était elle qu’il aurait dû abattre ; la mante, la jalouse, la possessive, la manipulatrice, celle qui brise les groupes, la sorcière. La haine la suit, comme un animal familier.

Elle veut réaliser un film qui contiendrait tous les sourires, ceux de chaque être humain sur la planète (#SMILESFILM, 1967). Peut-être qu’assise, pendant qu’elle se laisse dénuder, elle a imaginé d’autres vêtements venus se coudre à sa peau, plus soyeux, la délicatesse du satin là où les plaies se fondent avec les os, et apaisants ; se donner, donner des lambeaux de soi, de formes, de ce que toutes les femmes peintes, sculptées, dessinées, offrent depuis les premières Vénus callipyges.

Le regardeur (découpeur, dénudeur), en regardant, découpant, dénudant, façonne (« L’artiste n’est pas une sorte d’humain spécial, chaque humain est un artiste spécial ») ; elle renverse la hiérarchie (elle dit À la place d’un miroir, prends une personne, regarde-toi dedans). »





(Yoko Ono dans le texte, éditions publie.net)

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