"la vie ça éparpille des fois / ça chélidoine et copeaux / ça bleuit ça noisette" [Maryse Hache / porte mangée 32]

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la chasse au tilde #15

jeudi 7 juin 2018, par Christine Jeanney




Tu laisses la pharmacie derrière toi, et le "petit marché", une épicerie peu fréquentée rouge et jaune. Tu passes devant l’hôtel trois étoiles (il en faut dans cette petite ville où les nuitées ne sont pas assez nombreuses face au nombre d’arrivants, des arrivants qui ne sont pas d’ici mais qu’on accueille et qu’on accepte contre devises, dollars, américains ou canadiens, et ventes de boules à neige. D’autres nuitées ont lieu, si elles ont lieu, dans des gymnases temporaires, des baraques de tôles ondulées devant lesquelles les bidons d’eau potable sont gazés). Tu t’approches de la voie rapide, tu as passé le garage et la salle des fêtes qui est longtemps restée chantier. De la boue et des arbres défaits, certains aux branches fissurées, pliées en éclatements, des briques, des cônes oranges et des tuyaux, tu ne sais pas comment s’est fait le lien entre ce territoire en friche et le dôme argenté qui brille maintenant derrière les grilles, le lien t’échappe (dans l’hôtel trois étoiles aussi, il y a des liens qui pourraient t’échapper. Avec des lignes de démarcation : d’un côté celui ou celle qui fuit une zone résidentielle, un 4x4 diesel, plusieurs forfaits téléphoniques et des adolescents inscrits dans des collèges privés, et de l’autre celui ou celle qui fuit la destruction, la mort. On n’aime pas la mort. On n’aime pas la destruction. On cache les malades dans le temps scellé de l’hôpital, on enferme les vieillards dans des lits mécaniques, la destruction des corps se fait derrière des murs étanches et des portes anti-bruits. D’où le rejet de ces témoins, preuves visibles de mort, de vie détruite. Le pouvoir sait que cela fait désordre, et en cela démontre son inefficacité à se manier lui-même (le pouvoir exerce son pouvoir – palindromisme). Si ça se voit il est perdu (perdue la réussite sociale du dominant, comme cette faculté de ne pas ouvrir les portes soi-même). Les signes de désordre doivent être circonscrits, isolés, éloignés – faits-divers pointés comme singuliers, tensions internationales, volcans à l’autre bout du globe). L’image de l’ordre – la fiction d’ordre – est un outil puissant. Sans lui, le roi est nu. Que ferait-on du dominant si l’on voyait, sous sa domination, de grands désordres perdurer (usures, entailles, indigences, budgets flétris, hôpitaux saturés, écoles vétustes et des quartiers entiers où le dominé peut crever lentement, mal nourri, mal soigné, mal compris, mal protégé). Si l’on s’en rendait compte, on pourrait dire (du dominant) : "c’est un bel inutile, qu’il aille en excursion à dos de canoë ou qu’il apprenne le macramé". Et lui (le dominant), il s’y connaît un peu, il sait que canoë et macramé sont peu propices à la préservation de son espèce. Ce n’est ni en tissant ni en godille qu’on devient supérieur aux petites gens. Un dominant doit dominer (les petites gens). Les petites gens sont fragiles. Les petites gens ont peur (c’est bien normal, si petites). Les petites gens veulent être rassurés. L’idée de l’ordre les rassure. Pas forcément l’ordre réel, seulement l’idée (on n’est pas exigeant lorsqu’on est trop petit, et puis c’est si complexe, si fatigant à mettre en place, la vie si exténuante, on ne peut pas tout faire, on ne peut pas être partout, on ne peut pas être râpé, raboté, fourbu et dominer). Le dominant a besoin de l’apparence de l’ordre comme l’oiseau de ses plumes. L’ordre apparent en apparence se voit un peu partout, dans des détails frappants – services d’ordre et forces de l’ordre en ordre devant une vitrine fêlée – et dans d’autres détails anodins, comme une chambre d’hôtel trois étoiles, lit double, télévision à écran plat, téléphone, accès wifi gratuit, salle de bains avec douche, WC, sèche-cheveux, produits d’accueil, armoire et minibar réfrigéré capable de dessoiffer celui ou celle qui n’apporte ni mort ni destruction dans ses bagages).

la chasse au tilde #1
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Messages

  • mais on peut mettre dans la tête du dominé qu’il n’est pas comme les autres dominés, d’ailleurs la pagaille c’est pas lui, ou c’est pas la même, la sienne elle a plus de classe, et puis lui il n’est pas forcément condamné à être un dominé, un tout petit peu d’effort ou de chance et il sera un dominant,

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