"la vie ça éparpille des fois / ça chélidoine et copeaux / ça bleuit ça noisette" [Maryse Hache / porte mangée 32]

TEXTES

TRADUCTIONS

Les Vagues, de Virginia Woolf (journal de traduction en cours)

journal de bord des Vagues -76 ["Maintenant le jour s’élance"]

mardi 26 juin 2018, par Christine Jeanney

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(journal de bord de ma traduction de The Waves de V Woolf)

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« Il faudrait étudier les différentes traductions d’un même poème non dans un esprit purement comparatif mais dans une optique quasi ovidienne : on y verrait alors le texte se transformer sans cesse, se débattre avec ses avatars, essayer d’autres reflets sans jamais en épuiser aucun. Plutôt que d’évaluer les solutions proposées, on les laisserait dialoguer, s’enrichir, s’affronter, se continuer et s’interpénétrer. Chacune, en effet, raconte plusieurs choses : quelles raisons ont conduit le traducteur à traduire, pourquoi a-t-il traduit ce texte-ci, quelle place cette traduction occupe dans le parcours de son œuvre et de son travail, etc. » (Claro)

"Traduire, n’est-ce pas réinventer la langue dans laquelle on traduit ?" (Georges Didi-Huberman)

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- le passage original

‘I cannot be divided, or kept apart. I was sent to school ; I was sent to Switzerland to finish my education. I hate linoleum ; I hate firtrees and mountains. Let me now fling myself on this flat ground under a pale sky where the clouds pace slowly. The cart grows gradually larger as it comes along the road. The sheep gather in the middle of the field. The birds gather in the middle of the road — they need not fly yet. The wood smoke rises. The starkness of the dawn is going out of it. Now the day stirs. Colour returns. The day waves yellow with all its crops. The earth hangs heavy beneath me.’

- ma traduction


« Je ne supporte pas d’être morcelée, ou tenue à l’écart. On m’a envoyée à l’école. On m’a envoyée en Suisse, finir mes études. Je déteste le linoléum. Je déteste les sapins, je déteste les montagnes. Je veux m’étendre sur ce sol plane, sous ce ciel pâle où les nuages vont lentement. Sur la route, la charrette grandit progressivement à mesure qu’elle approche. Les moutons se serrent les uns contre les autres au milieu du champ et, sur le chemin, les oiseaux se rassemblent – rien ne les pousse à s’envoler. De la fumée s’élève d’un feu de bois. Et, avec elle, monte et se dissipe la rigidité de l’aube. Maintenant le jour s’élance. La couleur revient. Le jour se soulève de vagues blondes, les moissons. La terre est lourde sous mes pieds. »

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-  mes choix et questionnements

-  divided
j’avais d’abord choisi "je ne supporte pas d’être séparée"
ce que je trouve un peu inabouti
puis longue réflexion
Susan rentre chez elle, elle a supporté et supporté les murs des écoles, la froideur des contraintes scolaires, du pensionnat, avec en tête la nostalgie de ce lieu, et l’appel de cet endroit en elle, comme une faim
elle se retrouve en retrouvant l’endroit, elle se rejoint, elle se complète ("je suis le champ, je suis la grange, je suis les arbres" dit-elle dans le paragraphe précédent)
ce divided ne dit pas seulement l’écart, l’éloignement mais aussi une sorte de défragmentation, comme si sa personnalité avait dû composer avec cette part d’elle enfermée dans des dortoirs, des réfectoires, des classes, cette part d’elle obéissant aux règlements, et cette autre part d’elle, intime, secrète, tournée entièrement vers la liberté éprouvée dans cet endroit, une division (divided), presqu’une sorte d’éclatement interne, et douloureux
je choisis donc "morcelée" pour garder l’idée de douleur, d’autant plus que la séparation, l’éloignement sont indiqués par kept apart

-  Let me now fling myself on this flat ground
déjà, pour flat, je sais que je ne choisirai pas l’adjectif "plat"
(au Québec ce "plat" sonne comme barbant, et je crois que le mot "plat" se teinte aussi un peu de ce sens dans mon esprit)
le sol ici n’est pas vu comme un espace hostile, rude, ou rigide, mais comme un accueil, des retrouvailles
ces retrouvailles je ne dois pas les perdre de vue face au fling myself on the flat ground, car littéralement "se jeter sur le sol" pourrait être interprétée comme le signe d’une grande détresse, grand désespoir ou grande colère, bref, un panel d’émotions opposées à celles qu’éprouve Susan
flat s’applique à la ligne horizontale qui s’oppose aux reliefs, pointes des sapins et pics montagneux, qu’elle a détestés en Suisse
je traduis dans un premier temps par "lisse" qui, dans mon esprit, s’apparenterait à la surface d’un drap où s’allonger, mais ce n’est pas l’idée, je cherche ce qui serait le contraire d’une ligne découpée, abrupte
"plan" serait le mot juste, mais il ne serait pas beau ici (un sol plan) (?), finalement je choisis"plane"
pour fling myself on je pense aussi à fling myself into, une sorte d’"à corps perdu"
je tente un "je me jette éperdument", mais je m’éloigne trop, j’interprète, je commente (je dois suivre mieux, me rapprocher, et ajouter ici un mot supplémentaire m’éloigne, c’est ce que je ressens)
la moins mauvaise solution est de remplacer l’action de "se jeter" par celle de "s’étendre"
je remarque qu’avec ce genre de phrases on fait des va-et-vient, on trouve une solution plus loin dans le texte qui décide d’un choix en amont, les décisions ne se prennent pas dans l’ordre d’apparition sur la page (c’est comme un tissu qu’on plisse d’un côté pour l’étirer de l’autre)

-  where the clouds pace slowly
il y a l’idée d’une avancée pas à pas, d’une marche dans "pace"
je triture la phrase en testant plusieurs solutions, mais toutes me semblent trop peu naturelles, trop empruntées, ou trop décoratives
Susan aspire à la simplicité du lieu, de cette nature débarrassée de tous les carcans qu’elle a dû endurer
alors je vais au plus simple, "vont"
la phrase "les nuages vont lentement" coule, c’est aussi une question de tempo

-  The sheep gather in the middle of the field. The birds gather in the middle of the road
double répétition, de gather, de the middle of
en français, la répétition du verbe "rassembler" et de "au milieu de" risque d’être plus lourde qu’autre chose
je choisis de ne pas répéter
[par contre, relisant le texte plus haut, "I hate linoleum ; I hate firtrees and mountains", il me semble qu’ajouter en répétition un troisième "je déteste" rythmerait mieux le martèlement (je l’ajoute)]
je remanie pour qu’au contraire il n’y ait pas répétitions ici, mais il faut que l’idée du geste semblable (cette sorte de chorégraphie) reste
je décide de lier les deux phrases pour n’en faire qu’une
c’est de toute façon ainsi qu’elles fonctionnaient au départ, ensemble, l’une après l’autre, la seconde répétant certains mots de la première
le "et" que je place entre elles est ma façon de les unir, autrement que par la redite rythmique de la voix (qui en français plomberait sans doute, au lieu de rassembler)

-  The starkness of the dawn is going out of it
la dureté de l’aube s’échappe avec/dans la fumée du feu de bois, est emportée dans l’air par elle, comme prise dans ses volutes, jusqu’à ce que cela s’estompe
je cherche longtemps comment formuler l’image mentale que j’ai en tête
(une fumée qui s’élève et la certitude, même si ce n’est pas perceptible, que quelque chose de dur se dissout en elle) (ça pourrait être chamanique comme image)
je choisis de traduire is going out par deux verbes au lieu d’un, pour mieux dire (ne rien perdre de) la montée et la dissipation

-  Colour returns
j’avais opté pour "les couleurs reviennent" dans un premier temps
mais le singulier ici universalise, c’est le paysage entier qui retrouve sa couleur

-  The day waves yellow with all its crops
j’ai en main cette suite de mots : "récoltes", "jaune", et un verbe (signe & ondulation), et tout cela forme/exprime/construit le jour
je voudrais conserver malgré tout le "vague" de waves (parce que c’est le titre, parce que c’est le mouvement qui traverse tout)
"vague jaune", ça ne me va pas, les récoltes, les moissons peuvent par contre être blondes
et l’idée du soulèvement doit être là, d’où "Le jour se soulève de vagues blondes, les moissons"

-  The earth hangs heavy beneath me
je voudrais traduire cette image, la terre, si lourde, si ronde, entièrement derrière elle, sous elle, comme un socle parfait, là depuis l’éternité, d’une présence évidente, absolue
je cherche et je cherche
"La terre est lourde sous moi" ou "en dessous de moi" ou derrière moi", ces choix me semblent maladroits
je ne peux pas rendre ce moment de perfection, mais au moins, allonger le "sous moi" en "sous mes pieds", "La terre est lourde sous mes pieds", à l’oreille, me paraît moins malhabile
(si je n’arrive pas à rendre la beauté, au moins je peux tenter de ne pas trop l’abîmer)

(et je me dis que je ne vois pas de différence entre traduire un paragraphe de VW et un poème de VW, peut-être qu’il n’y en a pas)

-je sors d’une période de repli où j’avais tenté de traduire "pour moi-même" et sans publications ici (travailler tranquillement, sans pression et au calme, à mon rythme, c’était l’idée)
je mesure tout ce que je perds à le faire
la publication sur ce Journal de bord est plus qu’une mise à distance ou une simple mise en perspective
le fait d’expliquer ses choix, ses raisonnements, ses butées, à un potentiel lectorat, fait qu’on se les explique mieux à soi même, et cela modifie l’avancée, les progrès
seule, je n’aurais pas examiné aussi précisément certaines tournures
présenter ici mes explications, mes tâtonnements, me fait prendre conscience de nuances qui m’auraient échappées sinon, et c’est aussi en tentant d’expliquer certains choix que je réalise que je me trompe, que j’oublie des facettes qui m’étaient apparues plus tôt
je peux faire marche arrière, reprendre
tout cela nourrit ma traduction de l’intérieur (c’est comme une échelle de Jacob, une plaque coulisse, fait coulisser une autre plaque qui se renverse et ainsi de suite, le travail tourné vers autrui, envisagé comme passage, n’est pas un soliloque, ça pourrait presque se comparer à une conversation, il se passe forcément plus de choses lorsqu’on "offre" au lieu de conserver)
le principe de cause à effet (publication=explications=intensité) n’est pourtant pas une ligne droite, c’est plus complexe, ça s’en va en chemins rhizomiques cette expérience
en revanche, il faut mentalement s’être posé certaines questions périphériques
ne pas avoir peur, ni du jugement, ni du ridicule, ni de la faute
et placer son ego à un endroit "utile"
(le désir d’être honnête peut-être, ou de
fling myself into)

(work in progress, toujours)

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