"la vie ça éparpille des fois / ça chélidoine et copeaux / ça bleuit ça noisette" [Maryse Hache / porte mangée 32]

TEXTES

TRADUCTIONS

Les Vagues, de Virginia Woolf (journal de traduction en cours)

journal de bord des Vagues -78 ["Je pétris ; j’étire ; je malaxe"]

mardi 10 juillet 2018, par Christine Jeanney

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(journal de bord de ma traduction de The Waves de V Woolf)

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« Ce qui rapproche le traducteur de la règle d’or qui préside aux lectures de Coleridge, règle donnée dans Biographia Literaria : "Tant que vous n’aurez pas compris l’ignorance d’un écrivain, il faut supposer que vous êtes ignorant de sa compréhension". Cette ignorance, c’est tout ce qui fait un écrivain, c’est le dynamisme de son écriture, de son style, le choix de ses mots, le fait qu’il ne sait pas vraiment où il va – le traducteur, lui, sait par définition où il va, il a devant lui un objet fini dont il pourrait à la rigueur penser qu’il peut démonter tous les rouages [...]. Et c’est cette ignorance que doit retrouver le traducteur. Il y a là évidemment un paradoxe, un de plus dans son travail – he has to con himself – dans les deux sens du verbe : se mener en bateau en dirigeant sa barque à l’aveugle alors qu’il sait plus ou moins où il va et, pire encore, il sait qu’il le sait. » (Bernard Hœpffner)

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- le passage original

‘Now I am hungry. I will call my setter. I think of crusts and bread and butter and white plates in a sunny room. I will go back across the fields. I will walk along this grass path with strong, even strides, now swerving to avoid the puddle, now leaping lightly to a clump. Beads of wet form on my rough skirt ; my shoes become supple and dark. The stiffness has gone from the day ; it is shaded with grey, green and umber. The birds no longer settle on the high road.
‘I return, like a cat or fox returning, whose fur is grey with rime, whose pads are hardened by the coarse earth. I push through the cabbages, making their leaves squeak and their drops spill. I sit waiting for my father’s footsteps as he shuffles down the passage pinching some herb between his fingers. I pour out cup after cup while the unopened flowers hold themselves erect on the table among the pots of jam, the loaves and the butter. We are silent.
‘I go then to the cupboard, and take the damp bags of rich sultanas ; I lift the heavy flour on to the clean scrubbed kitchen table. I knead ; I stretch ; I pull, plunging my hands in the warm inwards of the dough. I let the cold water stream fanwise through my fingers. The fire roars ; the flies buzz in a circle. All my currants and rices, the silver bags and the blue bags, are locked again in the cupboard. The meat is stood in the oven ; the bread rises in a soft dome under the clean towel. I walk in the afternoon down to the river. All the world is breeding. The flies are going from grass to grass. The flowers are thick with pollen. The swans ride the stream in order. The clouds, warm now, sun- spotted, sweep over the hills, leaving gold in the water, and gold on the necks of the swans. Pushing one foot before the other, the cows munch their way across the field. I feel through the grass for the white-domed mushroom ; and break its stalk and pick the purple orchid that grows beside it and lay the orchid by the mushroom with the earth at its root, and so home to make the kettle boil for my father among the just reddened roses on the tea-table.
‘But evening comes and the lamps are lit. And when evening comes and the lamps are lit they make a yellow fire in the ivy. I sit with my sewing by the table. I think of Jinny ; of Rhoda ; and hear the rattle of wheels on the pavement as the farm horses plod home ; I hear traffic roaring in the evening wind. I look at the quivering leaves in the dark garden and think “They dance in London. Jinny kisses Louis”.’

- ma traduction


«  J’ai faim maintenant. Je vais rappeler mon chien. Je pense aux croûtes, au pain, au beurre, aux assiettes blanches dans la pièce ensoleillée. Je vais revenir à travers champs. Je marcherai le long de ce chemin d’herbe d’un pas ferme et égal ; un écart ici pour éviter une flaque d’eau ; là un petit saut par dessus une touffe d’herbes. Des perles humides se forment sur ma jupe rêche ; mes chaussures s’assouplissent, elles deviennent sombres. La rigidité quitte le jour ; il se nuance de gris, de vert et d’ocre terre de Sienne. Les oiseaux ne se posent plus sur la grande route.
Je rentre, comme rentrerait un chat ou un renard, la fourrure grise de givre, le bout des pattes durci par de la terre grossière. Je passe entre les choux, je fais crisser leurs feuilles, tomber leurs gouttes. Je m’assieds pour attendre le bruit des pas traînants de mon père dans le couloir, quelques herbes serrées entre ses doigts. Tandis que je verse une tasse et puis une autre, les fleurs fermées se tiennent bien droites sur la table, parmi les pots de confiture, le pain et le beurre. Nous sommes silencieux.
Puis je vais chercher dans le placard les sacs humides remplis de raisins de Corinthe parfumés ; je soulève le lourd sac de farine pour le poser sur la table nette, bien récurée, de la cuisine. Je pétris ; j’étire ; je malaxe, je plonge mes mains au cœur de la pâte tiède. Je laisse l’eau froide couler en éventail à travers mes doigts. Le feu rugit ; les mouches bourdonnent en cercle. Les raisins de Corinthe, le riz, les sacs argentés, les sacs bleus, tout retourne au placard. La viande est dans le four ; la pâte lève son dôme souple sous la serviette propre. L’après-midi je marche jusqu’à la rivière. Le monde entier se multiplie. Les mouches vont d’une herbe à l’autre. Les fleurs s’enflent de pollen. Les cygnes glissent alignés dans le courant. Les nuages, chauds maintenant, et tachetés de soleil, viennent balayer les collines et déposer de l’or sur l’eau et de l’or sur le cou des cygnes. Une patte après l’autre, les vaches se frayent un chemin à travers les champs. Sous l’herbe, je sens le dôme blanc d’un champignon ; je vais briser sa tige, cueillir l’orchidée pourpre qui pousse tout près de lui, laisser le champignon au pied de la fleur, un peu de terre sur ses racines, et rentrer, faire bouillir l’eau du thé pour mon père, au milieu des roses à peine rouges sur la table.
Mais le soir vient et les lampes s’allument. Et quand le soir descend et que les lampes s’allument, elles font naître un feu jaune dans le lierre. Je suis assise près de la table avec ma couture. Je pense à Jinny, à Rhoda ; j’entends le bruit des roues sur le trottoir tandis que les chevaux de trait rentrent à pas lourds ; j’entends le grondement des déplacements dans le vent du soir. Je regarde les feuilles trembler dans l’obscurité du jardin et je pense "À Londres ils dansent. Jinny embrasse Louis ". »

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-  mes choix et questionnements

- je tente de visualiser ce passage comme un objet
il est fait de deux pièces inégales
d’un côté l’espace de vie de Susan, gorgé de nature, de gestes du quotidien qu’elle assemble comme elle pose des ingrédients sur la table de la cuisine, fleurs fermées qui vont s’ouvrir quand vient le soir, tasses de thé, farine, dômes de la pâte et du champignon
de menues choses qu’elle considère (considérer dans le sens : en faire un examen attentif), qu’elle soupèse, qu’elle observe du plus près qu’elle le peut
de l’autre côté se trouve un espace inconnu, obscur et tremblant, dont elle devine de vagues indices dans le jardin et les bruits qui lui parviennent du dehors, un espace lointain, Londres, Jinny et Louis

à première vue, une des pièces est plus large ou plus lourde que l’autre, la vie "charnelle" de Susan est plus concrète, plus palpable et présente que ce Londres pris dans la brume de l’imagination

mais c’est peut-être une impression à nuancer
ou bien peut-être l’expression de ce que désire Susan
c’est peut-être en regard de cette immense énigme qu’est Londres que Susan empile et empile le plus possible son quotidien, pour qu’il fasse poids
et elle doit rassembler tous les fragments à sa disposition, même les plus petits, pour espérer incliner la balance
(cet objet-passage serait comme une sorte de porte-voix d’Alice au pays des merveilles
lorsqu’on le regarde, il semble normal, en forme de cône, avec d’un côté un embout très petit et de l’autre une embouchure large
mais lorsqu’on le prend en main, c’est un tour de passe-passe, l’embout et l’embouchure sont inversés
c’est sur ce point que je dois focaliser, sur le dernier paragraphe qui semble si mince, mais qui au fond prend toute la place)

ou bien : ce n’est pas ainsi qu’il faut voir cet objet, mais plutôt comme un diptyque, où deux tableaux en vis à vis seraient équivalents parce qu’ils se répondraient, sans tenir compte du fait que l’un qui semble plus dense que l’autre
d’un côté ce qui existe, ici et maintenant, les mains de Susan, la pâte à pétrir
et de l’autre, des événements mystérieux, étranges et étrangers, qui prouvent l’inadéquation de Susan, sa solitude choisie, son incapacité à être ailleurs que là où elle se trouve

sans savoir réellement si cet objet-passage est un porte-voix ou un diptyque
je vais procéder par tâtonnements, en veillant à ce que tout reste simple, évident, il ne doit pas être embué de tournures, de postures
parce que ce qui ressort à mes yeux c’est une très grande limpidité
ça doit être une étendue d’eau
ou bien un monolithe posé
une masse naturelle (qu’on ne saurait pas contourner, ni identifier, mais évidente)
aller au plus simple, le plus possible
(ce qui ne veut pas dire ne pas se poser de questions bien sûr, mais justement, se poser parmi toutes les questions aussi et prioritairement celle de la simplicité)

j’ai quand même besoin de me questionner d’abord sur dernier paragraphe pour entrer mieux dans ce passage
(et c’est ce que je fais)

-  and hear the rattle of wheels [...] I hear traffic roaring in the evening wind
dans un premier jet, j’avais mis "j’écoute le bruit des roues (...) ; j’entends le grondement", à cause de cette manie française de ne pas aimer la répétition
mais c’est une sorte d’obéissance aveugle à une règle digérée, je ré-examine donc
je modifie pour que ce soit le même verbe
mais écouter ou entendre ? instinctivement je préfère ici "entendre"
"écouter" suppose une action volontaire, ici Susan n’est pas "à l’écoute", elle reçoit involontairement ; c’est intrusif, les bruits entrent, les pensées entrent, et toutes les tables de cuisine où on s’affaire n’y pourront rien changer
ces bruits-là sont comme une perturbation, presque comme une inquiétude qui flotterait
ou une impossibilité, une frustration, quelque chose d’inaccessible (un petit deuil)
en tout cas, c’est subi et pas voulu (donc je garde "entendre")

à partir de là je reprends au début du passage

-  the coarse earth  
il y a de la grossièreté dans "coarse", quelque chose de non-apprêté 
je pense d’abord à "granuleuse"
et j’avais choisi "coussinets" pour "pads"
"les coussinets durcis par la terre granuleuse" ça semble cohérent, ça se tient
sauf que l’aspect sans apprêt n’est pas là, surtout à cause de "coussinets", un mot doux, délicat
j’opte alors (la simplicité que je dois viser) pour "grossière" à la place de "granuleuse"
et tant pis si j’allonge la phrase ici, je me débarrasse de "coussinets" avec "le bout des pattes durci par de la terre grossière"

-  I sit waiting for my father’s footsteps as he shuffles down
j’avais d’abord traduit par "j’attends d’entendre (mon père)", parce que je ne voulais saisir que le sens et réduire la phrase à l’essentiel
mais ça ne fonctionne pas, ces deux verbes ont des sonorités trop proches
je tente "j’attends que se fassent entendre (les pas de mon père)", non plus
là c’est un bruit que Susan veut entendre, elle l’attend, elle le guette
ce bruit-là n’est pas intrusif, il est désiré
si je choisis "j’attends que se fassent entendre (les pas)", je dépossède Susan de cette action, on a l’impression que le bruit survient sans qu’elle y prenne sa part, alors qu’elle est agissante ici, elle décide de se mettre à l’écoute de ce bruit, ce bruit-là en particulier
"j’attends de pouvoir écouter (les pas)" serait plus juste, mais c’est un peu gauche
(quel dommage que "j’attends d’entendre" sonne si imparfaitement en français)
"prêter l’oreille" est trop soigné comme formule
"j’attends de percevoir" ? (non)
je place alors le mot bruit pour remplacer le verbe de l’écoute
"Assise, j’attends le bruit des pas" (toujours pas ça)
peut-être que mon souci vient du "Assise" en début de phrase, il induit un tempo qui ne me va pas
je tente finalement "Je m’assieds pour attendre le bruit (des pas)"

-  I pour out cup after cup while the unopened flowers hold themselves erect on the table among the pots of jam, the loaves and the butter  
je traduis d’abord par 
"Je remplis tasse sur tasse tandis que les fleurs fermées se tiennent droites sur la table, au milieu des pots de confiture, du pain et du beurre."
"erect" pourrait se transformer en "s’érigent" mais c’est trop pompeux
je préfère "se tiennent droites" (plus simple)
"tasse sur tasse" ne me va pas
et le "tandis que" à cet endroit-là me gêne
je choisis d’opérer une inversion
"Tandis que je verse une tasse et puis une autre, les fleurs fermées se tiennent bien droites sur la table, parmi les pots de confiture, le pain et le beurre."
c’est une phrase dont je découvre après-coup (et parce que je la traduis, je ne l’aurais pas vu à la seule lecture) qu’elle porte en elle ce qui se tramait dans le passage précédent
la roue répétitive des mêmes gestes (verser les tasses)/ la brusque verticale qui les stoppe (les fleurs droites)
je tente de la rendre le plus simplement possible, mais en insistant un peu sur la verticale qui me semble importante avec le "bien" de "bien droites"

-  I lift the heavy flour  
j’avais écrit "je soulève la lourde farine", mais non (la lourde farine, je trouve ça gauche)
je choisis de modifier en "le lourd sac de farine", qui n’est peut-être pas moins gauche, mais a le mérite de ne pas trop attirer l’œil

-  All the world is breeding  
(ah la la, que c’est beau)
je pense d’abord à "Le monde entier s’engendre lui-même", mais non, je ne saurais pas dire pourquoi, ça ne va pas
"Le monde entier se reproduit", oui, c’est bien l’idée
mais dans "reproduire" il y a l’idée d’un identique, reproduction au sens presque mécanique, et je sens que ce n’est pas tout à fait ce qui pourrait se jouer là, dans ce qui est engendré il y a renouvellement, plus que reproduction
tout est neuf à nouveau, unique
je tente un "Le monde entier s’enfante" ou "se féconde"
mais à l’oreille, autant en anglais cela sonne clair, All the world is breeding, une cloche presque, une célébration, autant en français, enfanter, féconder apportent trop de syllabes nasales
"Le monde entier se multiplie."
c’est la répétition du son i qui me plaît, ça tinte un peu
je m’arrête sur cette solution
(je ne trouve pas mieux)

-  The flies are going from grass to grass  
dans un premier mouvement réflexe, j’ai envie de remplacer "mouches" par "insectes" (car le-français-n-aime-pas-la-répétition), et des mouches bourdonnaient déjà en cercles plus haut
mais je me reprends : ici aussi c’est lié au passage précédent
les cercles répétitifs sont à l’intérieur de la maison (lorsque les mêmes gestes se répètent depuis des générations), donc les mouches dans la cuisine bourdonnent en cercles
mais au dehors, le monde s’enfante lui-même, il se transforme en se renouvelant, et ce n’est pas une simple répétition, ce n’est pas un enfermement, les mouches quittent leurs ronds infinis et se lancent dans des trajectoires imprévisibles
(je garde donc le même mot "mouches" dans ces deux phrases)

- je me pose une infinité d’autres questions sur d’autres phrases (les pas lourds des chevaux, laborieux, pesants, les cygnes en ordre ou alignés - si je rendais compte de tout ce qui me traverse la tête, il me faudrait une semaine pour expliquer quelques minutes des Vagues)

je sais par contre une chose :
à la toute fin de cette mise à plat à propos de ce qui se passe ici, dans ce passage particulier, je ne sais toujours pas quel objet j’ai examiné

est-ce que c’est la forme d’un cône qui va s’élargissant ou se rapetissant, un porte-voix
ou est-ce qu’il s’agit d’un diptyque avec deux scènes d’égale importance côte à côte
comme je ne sais pas choisir, ma traduction non plus

et c’est peut-être mieux ainsi, de ne pas forcer le texte à enfiler le vêtement qu’on veut lui faire porter malgré lui
aussi pour lui permettre de se faufiler dans des strates qu’on n’avait pas prévues
le laisser atteindre plus loin que ses choix propres de traduction (toujours subjectifs) des champs de conscience qu’il n’atteindrait pas si on lui assignait une forme géométrique statique
quelquefois il faut aller à contre-courant des habitudes scolaires, prêt-à-porter, où tout doit être décortiqué, expliqué, justifié et débarrassé de sa brume
l’existence de la brume n’est pas forcément la marque d’un échec
la brume, c’est aussi le lieu du possible, des possibles

accepter cela, de ne pas tout comprendre
(savoir être ignorant, dit Bernard Hœpffner)

(work in progress, toujours)

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(site sous licence Creative Commons BY-NC-SA)</

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