"la vie ça éparpille des fois / ça chélidoine et copeaux / ça bleuit ça noisette" [Maryse Hache / porte mangée 32]

MAINTENANT

Les Vagues, de Virginia Woolf (journal de traduction en cours)

journal de bord des Vagues -80 ["C’est ce dont j’avais rêvé. C’est ce que j’avais prévu."]

mardi 24 juillet 2018, par Christine Jeanney

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(journal de bord de ma traduction de The Waves de V Woolf)

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je lis ici (et par ailleurs c’est plutôt pointu et intéressant) que « Le rythme de The Waves est constitué d’un ensemble complexe d’éléments dont la figure de la répétition fait partie : on la retrouve aussi bien aux niveaux lexical et syntaxique que phonétique. À travers le texte, on dénombre pas moins de huit procédés de répétition lexicale : l’épanaphore, le polysyndéton, l’anaphore, l’épiphore, l’anadiplose, l’épanalepse, l’épanadiplose et la réduplication. »

(ne sachant rien ni de l’épanaphore, ni du polysyndéton, ni de tout ce qui touche à l’anaphore, l’épiphore, l’anadiplose, ignorante de l’épanalepse, encore plus de l’épanadiplose et ne connaissant que vaguement - par ouïe-dire - la réduplication, j’ai l’impression qu’a le poisson dans son bocal devant "des bandelettes Tetra 6 en 1, une mallette de test JBL Testlab et un pH mètre Hanna Instruments", outils utilisés pour tester le pH, la dureté et la concentration en nitrates de son eau) (il continue cependant à barboter, plouf plouf)

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- le passage original

‘Here are gilt chairs in the empty, the expectant rooms, and flowers, stiller, statelier, than flowers that grow, spread green, spread white, against the walls. And on one small table is one bound book. This is what I have dreamt ; this is what I have foretold. I am native here. I tread naturally on thick carpets. I slide easily on smooth-polished floors, I now begin to unfurl, in this scent, in this radiance, as a fern when its curled leaves unfurl. I stop. I take stock of this world. I look among the groups of unknown people. Among the lustrous green, pink, pearl- grey women stand upright the bodies of men. They are black and white ; they are grooved beneath their clothes with deep rills. I feel again the reflection in the window of “the tunnel” ; it moves. The black-and-white figures of unknown men look at me as I lean forward ; as I turn aside to look at a picture, they turn too. Their hands go fluttering to their ties. They touch their waistcoats, their pocket-handkerchiefs. They are very young. They are anxious to make a good impression. I feel a thousand capacities spring up in me. I am arch, gay, languid, melancholy by turns. I am rooted, but I flow. All gold, flowing that way, I say to this one “Come”. Rippling black, I say to that one “No”. One breaks off from his station under the glass cabinet. He approaches. He makes towards me. This is the most exciting moment I have ever known. I flutter. I ripple. I stream like a plant in the river, flowing this way, flowing that way, but rooted, so that he may come to me. “Come”, I say, “come.” Pale, with dark hair, the one who is coming is melancholy, romantic. And I am arch and fluent and capricious ; for he is melancholy, he is romantic. He is here ; he stands at my side.’

- ma traduction


« Voici des chaises dorées dans les pièces vides, dans l’attente ; des fleurs, immobiles et plus majestueuses que celles des jardins, répandent leur vert et leur blanc contre les murs. Sur une petite table est posé un livre relié. C’est ce dont j’avais rêvé. C’est ce que j’avais prévu. Je suis d’ici. Je marche naturellement sur les tapis épais. Je glisse facilement sur des sols lisses et cirés, je commence maintenant à m’épanouir, dans ce parfum, dans ce rayonnement, comme une fougère lorsque ses feuilles enroulées se déplient. Je m’arrête. Je fais le point sur ce monde. Je regarde les groupes de gens inconnus. Parmi les femmes en vert moiré, rose, gris perle, se dressent les corps des hommes. Ils sont en noir et blanc ; ils sont creusés de sillons profonds sous leurs vêtements. Je vois à nouveau le reflet dans la vitre du "tunnel" ; ça bouge. Les figures inconnues des hommes en noir et blanc me fixent tandis que je me penche en avant ; quand je me tourne pour regarder une photo, ils se tournent aussi. Leurs mains s’agitent autour de leurs cravates. Ils tâtent leurs gilets, palpent le mouchoir dans leurs pochettes. Ils sont très jeunes. Inquiets de faire bonne impression. Je sens mille capacités surgir en moi. Je me cambre, gaie, langoureuse, mélancolique à tour de rôle. Je suis enracinée, mais je coule. Toute d’or, je coule, je dis à celui-ci "Viens". J’ondule de noir, je dis à celui-là "Non". L’un d’eux quitte sa place près du buffet. Il s’approche. Il vient vers moi. C’est le moment le plus palpitant que j’ai jamais connu. Je virevolte. J’ondule. Je cours comme une plante dans la rivière, coulant ici et là, mais enracinée, afin qu’il puisse venir à moi. "Viens, dis-je, viens." Pâle, avec des cheveux noirs, celui qui vient est mélancolique, romantique. Et je suis cambrée et fluide et capricieuse ; car il est mélancolique, il est romantique. Il est là ; il se tient à mes côtés. »

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-  mes choix et questionnements

le nœud de ce passage, sa clé, se trouve dans I am rooted, but I flow .
je tente dans un premier jet "Je suis enracinée, mais je coule."
sauf que je ne suis pas satisfaite par le verbe "couler"
je cherche comment formuler ce qui, bien attaché par des racines, pourrait onduler, se diffuser, s’épandre, et comment dire cela
Jinny sait qu’elle est née pour ce bal, que c’est sa vocation, sa destinée d’y être et elle embrasse cela avec fougue, avec joie
enracinée (dans cette certitude de destinée), elle peut onduler, tour à tour séductrice, joyeuse, grave, et s’écouler comme une rivière aux milles reflets, comme les reflets du soleil sur les feuillages et sur le cou des cygnes, comme une lumière se diffuse
en français, chaque choix que je fais me semble obscur ou maladroit pour rendre cela

comme à chaque fois, dans les moments de grande perplexité, je vais regarder les choix des autres traductions

chez Michel Cusin "Je suis enracinée, mais je m’écoule."

chez Cécile Wajsbrot "J’ai des racines mais je coule."

chez Marguerite Yourcenar "J’ondoie, au-dessus de mes profondes racines."

la proposition de MY est la plus travaillée, et sans doute ce qu’on pourrait appeler la plus "littéraire" (ce que je ne pense pas, en tout cas l’adjectif "littéraire" n’a pas ce sens-là pour moi), ou peut-être la plus "agréable" à lire
peut-être aussi la plus explicative, peut-être aussi bizarrement la plus juste en regard du sens
mais aussi celle qui perturbe le plus l’agencement d’origine (mais je comprends pourquoi ces perturbations)
c’est très intéressant cette façon d’inverser les deux parties, avec une sorte de déséquilibre dans les deux longueurs qui donne finalement une importance accrue à "J’ondoie"
"J’ondoie" est comme porté par le reste de la phrase

c’est beau mais je ne ferai pas ça, car en boucles j’ai dans les oreilles I am rooted, but I flow, et là il n’y a pas deux propositions de tailles inégales, mais un rythme, comme un battement de pied
sans doute que "J’ondoie, au-dessus de mes profondes racines" est plus "poétique" (ce que je ne pense pas -bis-, "poétique" pour moi n’est pas un synonyme de joliment décoratif, la main fébrile passée dans les cheveux) (chevelure forcément ondoyante dit le cliché, ce qui me ramène directement à "J’ondoie")

c’est aussi la question de la place qu’on occupe quand on traduit
et aussi de l’oeil qu’on a
est-ce qu’on supporte d’être toujours autoritaire avec le texte, est-ce qu’on assume de l’être
de l’aplatir au fer à repasser, de le dépiauter
d’être technique
de l’habiller avec d’autres vêtements

peut-être que je n’assume pas et que je ne veux pas des vêtements dit "poétiques" ou "littéraires" parce que ces adjectifs ici ne sont pour moi que du tissu pour cacher le vrai, des falbalas (un film avec Micheline Presle jeune d’ailleurs)
peut-être que je devrais reconsidérer mon "action"
par exemple, suivre le vieil adage "quand on ne sait pas on se tait"

je ne sais pas traduire cette phrase pour en rendre toutes les circonvolutions, les sous-entendus, le premier plan et le décor
mais je ne suis pas obligée d’habiller l’actrice principale (Jinny) avec une robe qu’elle n’a pas vue venir, une robe qu’elle n’aurait pas envie d’articuler à voix haute
alors l’attifer "au moins pire", avec des vêtements pas trop excentriques par rapport à ceux qu’elle porte en Angleterre

de toute façon, mon "action", c’est aussi la copie (un travail de faussaire)
"quand on ne sait pas on se tait"
je laisse : "Je suis enracinée, mais je coule."

c’est ce qui est terrible avec VW
lorsqu’elle ne force pas à questionner la langue
elle questionne la place de qui parle
la traduire est un enseignement

(work in progress, toujours)

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(site sous licence Creative Commons BY-NC-SA)</

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