"la vie ça éparpille des fois / ça chélidoine et copeaux / ça bleuit ça noisette" [Maryse Hache / porte mangée 32]

TEXTES

TRADUCTIONS

Les Vagues, de Virginia Woolf (journal de traduction en cours)

journal de bord des Vagues -86 [" Elles tombaient avec l’impact qu’ont les sabots des chevaux sur la piste."]

mardi 11 septembre 2018, par Christine Jeanney

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(journal de bord de ma traduction de The Waves de V Woolf)

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combien de fois avez-vous lu ici mes jérémiades (86 fois peut-être ?) "c’est le passage le plus difficile", "c’est le paragraphe le plus dur" etc.
hé bien ça continue
peut-être que c’est de plus en plus difficile
ou que je suis de plus en plus sur la pointe des pieds, à me hisser au-dessus de mes capacités
quand j’ai lu la première fois ce passage (en italique, car c’est un de ces interludes où une voix extérieure décrit la trajectoire du soleil au-dessus de la mer) j’ai juste pensé Oh my god et une silhouette à l’intérieur de ma tête se tenait les oreilles et se tirait les cheveux à l’avance devant cette montagne à escalader, elle qui n’aime que les pays plats
donc, comme d’habitude, c’est difficile, très
mais contrairement à d’habitude, et en cherchant je ne sais quelles réponses, j’ai choisi, avant de me lancer, d’aller directement lire les trois traductions existantes
je n’ai pas tout compris
j’ai lu trois textes différents
si, j’ai compris une seule chose : si ces trois traductions sont si variées, alors qu’elles partent toutes du même paragraphe, c’est que c’est difficile, vraiment
je ne suis donc pas la seule à me tirer les cheveux et à tenter d’entrechoquer plusieurs neurones entre eux, dans l’espoir que de la lumière en sorte
(malheureusement, les miens ne sont pas de silex, par conséquent pas d’étincelles)
alors, presque rassurée par la diversité des réponses possibles, je me suis lancée
et pour une fois, après toutes mes explications/questionnements (qu’on pourrait sans dommages remplacer par une suite de borborygmes confus), je recopie les trois traductions de ce passage
(tout ça pour dire, en résumé, la vérité)

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- le passage original

The sun, risen, no longer couched on a green mattress darting a fitful glance through watery jewels, bared its face and looked straight over the waves. They fell with a regular thud. They fell with the concussion of horses’ hooves on the turf. Their spray rose like the tossing of lances and assegais over the riders’ heads. They swept the beach with steel blue and diamond-tipped water. They drew in and out with the energy, the muscularity, of an engine which sweeps its force out and in again. The sun fell on cornfields and woods, rivers became blue and many-plaited, lawns that sloped down to the water’s edge became green as birds’ feathers softly ruffling their plumes. The hills, curved and controlled, seemed bound back by thongs, as a limb is laced by muscles ; and the woods which bristled proudly on their flanks were like the curt, clipped mane on the neck of a horse.

- ma traduction


Le soleil, maintenant levé et non plus allongé sur un matelas vert, avec de brefs coups d’œil vers l’eau et ses joyaux, dénuda son visage ; il regarda au loin, droit par-dessus les vagues. Elles tombaient à bruits sourds, réguliers. Elles tombaient avec l’impact qu’ont les sabots des chevaux sur la piste. Elles éclataient, elles s’élevaient en lances et en sagaies par-dessus les têtes des cavaliers. Elles balayaient la plage d’eau bleu acier piqueté de diamants. Elles avançaient et reculaient avec l’énergie d’une mécanique musclée qui exerce sa force et la retire, perpétuellement. Le soleil atteignait les champs de blé et les bois, peu à peu les rivières se tressaient de nuances de bleus, lentement les pentes douces jusqu’au bord de l’eau devenaient vertes, comme si des oiseaux défroissaient légèrement leurs plumes. Les collines, rondes et régulées, semblaient retenues en arrière par des lanières, comme un membre lacé de tendons ; les bois, aux flancs fièrement hérissés, faisaient l’effet d’une crinière drue, taillée net sur le cou d’un cheval.

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-  mes choix et questionnements

je dois être attentive au rythme, rythme des mots, rythme des images convoquées, rythme du paysage dévoilé
il y a en particulier cette phrase longue ( The sun fell on cornfields and woods, rivers became blue and many-plaited, lawns that sloped down to the water’s edge became green as birds’ feathers softly ruffling their plumes ) où j’ai d’abord (sans réfléchir) l’idée de modifier la ponctuation en transformant les virgules soit en points-virgules soit en points
et puis je réfléchis
VW ne choisit pas pour rien (ou juste pour m’enquiquiner) que ces trois temps soient déployés en une seule phrase
c’est la progression de la lumière en marche, et il faut la suivre (champs, rivières, pentes)
partant de là je dois alléger mon premier jet, pour que cette phrase unique se tienne et se développe sans heurts

côté ponctuation, je m’autorise une modification au début, avec "dénuda son visage ; il regarda au loin", car j’ai peur des participes présents et de leurs sons, trop de nasales plomberaient l’oreille

parfois je choisi de coller au texte sans m’écarter
par exemple avec "matelas"
(je trouve le mot "couche" un peu trop apprêté) (ça fait aussi "couche de peinture" et "çui-là il en tient une couche") et puis j’aime cette sorte de petite trivialité du "matelas", son côté bassement matériel dans un passage où la beauté des éléments force au lyrisme
(les choses simples, basiques, ne pourraient-elles pas être lyriques elles aussi ?)

je butte sur muscularity , j’ai besoin de la puissance de ce que cela exprime, mais le mot ne doit pas dépasser seul de la phrase, être au premier plan, en lumière, il doit être comme enfermé à l’intérieur, c’est un rouage interne
aussi lorsque muscles revient plus loin, je le remplace par "tendons" pour que la première occurrence reste unique (la seconde est là pour retenir, contraindre, ce n’est pas la force incompressible de la machine en marche)

je butte aussi sur with steel blue and diamond-tipped water
je ne veux pas d’expression compassée ou faussement poétique
(hier encore, vu un documentaire sur un artiste qui qualifiait son travail de poétique car rempli d’imaginaire de fleurs, de gentillesse émue et d’oiseaux jolis : pour moi la poésie n’est pas un emballage agréable, qui coulerait délicatement, c’est poétique quand ça nous prend au creux du dedans, c’est poétique quand ça remue profond, pas quand c’est joliment arrangé)
je tente une eau "bleu acier lestée de diamants", mais là je vais trop loin, je m’écarte trop
je choisis de polariser sur la couleur avant tout, le bleu est d’acier diamanté
(je tente "émaillé", mais au final c’est "piqueté" le moins éloigné de ce que je désire)

et pour la même raison (de posture estampillée poétik) je choisis d’écarter le mot "embruns"
je tente "éclaboussures", "gerbes", "projections" rien ne me va
ce sont des mots trop longs qui amènent un imaginaire qui ne colle pas avec ce que j’ai en tête
je choisis donc de transformer le mot en verbe avec "elles éclatent"

je tente au moins trente versions de la dernière phrase, car je veux éluder le "comme" qui viendrait s’ajouter aux précédents et affaiblirait les autres
il faut que ça sonne à la fois évident et sauvage
il faut un peu de sauvagerie dans ce texte
(les muscles, les chevaux, les tensions, on est bien loin du bucolique contemplatif)

c’est fou comme le plus petit détail imprime sa marque, décale, fait bouger la structure
(et ce qui vient à la suite de ce paragraphe semble tout aussi complexe et beau, je ne peux que préparer mon crâne à ce que d’autres cheveux soient tirés)


-traduction de Michel Cusin

Le soleil, levé, ne reposant plus sur sa couche verte d’où il jetait des regards intermittents à travers ses joyaux marins, découvrit son visage et regarda tout droit au-dessus des vagues. Elles tombaient avec un bruit sourd et régulier. Elles tombaient avec la commotion que font les sabots de chevaux sur le champ de course. Leurs embruns s’élevaient comme des lances et des sagaies projetées par des cavaliers. Elles balayaient la plage d’une eau bleu acier piquetée de diamants. Elles fluaient et refluaient avec l’énergie, la muscularité d’une machine qui déploie sa force puis la retire. Le soleil tombait sur les bois et les champs de blé. Les rivières devenaient bleues et portaient mille tresses, les pelouses qui descendaient jusqu’au bord de l’eau devenaient vertes comme des plumes d’oiseaux ébouriffant doucement leurs aigrettes. Les collines, courbées et soumises, semblaient retenues par des lanières, comme un membre est arrimé de muscles ; et les bois qui se hérissaient fièrement sur leurs flancs étaient pareils à la crinière coupée court sur l’encolure d’un cheval.

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-traduction de Cécile Wajsbrot

Levé, le soleil ne lançait plus de regards intermittents sur les joyaux couleur d’eau, depuis sa couche verte, il découvrait sa face et regardait droit, au-delà des vagues. Qui tombaient d’un bruit sourd, régulier. Retombaient comme le choc des sabots de chevaux sur le gazon. Les embruns s’élevaient tel un jet de lances et de sagaies au-dessus des cavaliers. Elles balayaient la plage d’une eau bleu acier aux pointes de diamant. Elles avançaient et reculaient avec l’énergie, la dynamique d’un moteur qui donne et retire sa force. Le soleil tombait sur les champs de blé et sur les forêts. Les rivières devenaient bleues, à veinures multiples, les pelouses qui descendaient jusqu’au bord de l’eau devenaient vertes, ébouriffées comme des plumes d’oiseaux. Arrondies et domptées, les collines semblaient retenues par des lanières comme un membre pris dans un réseau de muscles ; et les forêts se hérissaient fièrement sur leurs flancs comme une crinière tondue net à l’encolure d’un cheval.

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-traduction de Marguerite Yourcenar

Le soleil levé ne reposait plus sur son matelas d’eaux vertes. La divine jeune fille, cessant de jeter sur le monde d’incertains coups d’œil, à travers les joyaux de sa chevelure marine, mis à nu son visage et regarda droit devant elle par-dessus la surface des flots. Les vagues retombaient avec un bruit régulier pareil au fracas sourd des sabots de chevaux courant sur une piste. Surmontés par le jaillissement de leur embrun comme des cavaliers barbares par le frisson des lances, leurs flots diamantins, ou bleu acier, balayaient le rivage. Ils avançaient, puis reculaient, avec l’énergie musculaire d’une machine qui se contracte et se dilate tour à tour. Le soleil couvrit de ses rayons les bois et les champs de blé. Les rivières devinrent bleues ou versicolores ; les pelouses qui descendaient jusqu’au bord de l’eau se firent vertes comme les plumes doucement ébouriffées des oiseaux. Les courbes raffermies des collines semblaient retenues intérieurement par des lanières comme le corps humain par son lacis de muscles. Et les bois, dont les flancs se hérissaient fièrement de rameaux, étaient pareils à la crinière bien taillée d’un cheval.

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work in progress, toujours

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