"la vie ça éparpille des fois / ça chélidoine et copeaux / ça bleuit ça noisette" [Maryse Hache / porte mangée 32]

MAINTENANT

Les Vagues, de Virginia Woolf (journal de traduction en cours)

journal de bord des Vagues -87 ["ils s’abattaient, à coups de bec, impitoyables, brusques"]

lundi 12 novembre 2018, par Christine Jeanney

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(journal de bord de ma traduction de The Waves de V Woolf)

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- le passage original

In the garden where the trees stood, thick over flowerbeds, ponds, and greenhouses the birds sang in the hot sunshine, each alone. One sang under the bedroom window ; another on the topmost twig of the lilac bush ; another on the edge of the wall. Each sang stridently, with passion, with vehemence, as if to let the song burst out of it, no matter if it shattered the song of another bird with harsh discord. Their round eyes bulged with brightness ; their claws gripped the twig or rail. They sang, exposed without shelter, to the air and the sun, beautiful in their new plumage, shell-veined or brightly mailed, here barred with soft blues, here splashed with gold, or striped with one bright feather. They sang as if the song were urged out of them by the pressure of the morning. They sang as if the edge of being were sharpened and must cut, must split the softness of the blue-green light, the dampness of the wet earth ; the fumes and steams of the greasy kitchen vapour ; the hot breath of mutton and beef ; the richness of pastry and fruit ; the damp shreds and peelings thrown from the kitchen bucket, from which a slow steam oozed on the rubbish heap. On all the sodden, the damp-spotted, the curled with wetness, they descended, dry-beaked, ruthless, abrupt. They swooped suddenly from the lilac bough or the fence. They spied a snail and tapped the shell against a stone. They tapped furiously, methodically, until the shell broke and something slimy oozed from the crack. They swept and soared sharply in flights high into the air, twittering short, sharp notes, and perched in the upper branches of some tree, and looked down upon leaves and spires beneath, and the country white with blossom, flowing with grass, and the sea which beat like a drum that raises a regiment of plumed and turbaned soldiers. Now and again their songs ran together in swift scales like the interlacings of a mountain stream whose waters, meeting, foam and then mix, and hasten quicker and quicker down the same channel, brushing the same broad leaves. But there is a rock ; they sever.

- ma traduction


Dans le jardin où les arbres se dressaient, plus touffus au-dessus des massifs, des bassins et des serres, les oiseaux chantaient sous le soleil brûlant, chacun pour soi. L’un chantait sous la fenêtre de la chambre ; un autre sur la plus haute branche du lilas ; un autre sur le rebord du mur. Chacun avec stridence, avec passion et véhémence, pour que le chant éclate, et peu importe s’il en brisait un autre par sa rude dissonance. Leurs yeux ronds se gonflaient de lumière ; leurs griffes s’accrochaient à une branche ou à la barrière. Ils chantaient à découvert, sans protection, dans le soleil et l’air, beaux dans leur plumage neuf, veiné comme un coquillage, émaillé de lumière, là rayé de bleu pâle, ici éclaboussé d’or ou barré d’une plume brillante. Ils chantaient dans l’urgence du matin, comme pressés pour que le chant jaillisse. Ils chantaient, comme si les contours de leurs corps, maintenant aiguisés, devaient couper, qu’ils devaient fendre la douceur de la lumière bleu-vert, l’humidité de la terre, les relents et les buées des vapeurs graisseuses de la cuisine ; le fumet chaud du mouton et du bœuf rôtis ; les riches senteurs des pâtisseries et des fruits ; la fumée lente qui suintait des pelures et des détritus du seau de la cuisine jetés sur le tas d’ordures humide. Sur tout ce qui était détrempé, tacheté ou ondulé de moiteur, ils s’abattaient, à coups de bec, impitoyables, brusques. Ils quittaient soudain la branche du lilas et la clôture. Ils épiaient un escargot et lançaient sa coquille contre une pierre. Ils frappaient, furieusement, méthodiquement, jusqu’à ce que la carapace se brise et que quelque chose de visqueux s’écoule de la fissure. Ils s’élançait et montaient brutalement, haut dans les airs, en lançant des notes courtes et pointues, ils se perchaient dans les branches les plus élevées et regardaient sous eux les feuilles, les clochers, la campagne blanche de fleurs, ruisselante d’herbes, la mer, battant comme un tambour, soulevant un régiment de soldats à plumets et turbans. Parfois, leurs chants s’entrecroisaient, rapides, comme les entrelacs d’un ruisseau de montagne dont les eaux se rencontrent, se mêlent, se mélangent et se précipitent de plus en plus vite au cœur du même lit, emportant avec elles les mêmes feuilles larges. Mais il y a un rocher ; elles se séparent.

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-  mes choix et questionnements
- tout d’abord la difficulté de ce passage - non pas du point de vue de la traduction, bien sûr que c’est difficile et je devrais placer en haut de chaque paragraphe traduit un panneau qui dirait ouïlle-aïe-danger-fiu-help) - mais cette fois-ci m’apparaît davantage la difficulté choisie par VW, ce à quoi elle se coltine

décrire le visible et l’invisible
le visible des oiseaux, leurs trajectoires, le paysage, la mer, ce grand tableau animé avec ces tracés vifs ou calmes
l’invisible : les effluves, le brouillard qui s’en exhale, la transparence
il y a aussi cette dualité entre tout ce qui est gorgé d’eau et ondulant
(pelures, courbes des volutes humides)
et tout ce qui est cinglant, acéré
(becs, déplacements soudains)
jusqu’à l’union des deux : la mer, les courbes de ses rouleaux qui frappent durement
union, puis désunion
quand l’eau assemble ses mille filets, puis se partage à nouveau
le paysage et le moment sont faits d’une multitude qui s’agence
parfois jusqu’au mélange et tout pourrait se brouiller (une peinture impressionniste)
mélange des sons (mêmes discordants) des gestes (mêmes contraires), des tonalités (couleurs vives et pâles, irisées, mouchetées)
c’est comme un souffle qui s’amplifie, jusqu’à l’union totale du visible et de l’invisible
comme une fusion
puis, chaque fragment retrouve son unicité, son identité
un kaléidoscope : les facettes tournent, créent un décor unique,
assemblage en mouvement
en modifications
et lorsque la construction bouge, qu’elle dissocie ses singularités, cela n’amoindrie rien
écrire la transformation continuelle, ancestrale
celle de la terre et du ciel, saisie dans l’espace de quelques minutes, dans un jardin, sous le soleil
un jardin simple
et c’est lyrique, en soi, parce que disponible
et simple
sans apprêts, sans tournures stylistiques qui viendraient se mettre au premier plan, VW, ici, tout comme dans Kew Gardens, est en retrait
et comme pour Kew Gardens, c’est un cadeau, une offrande
VW rend compte de ce qu’elle reçoit

c’est aussi la métaphore du livre
ces personnages, d’abord réunis puis séparés
chacun leurs voies, comme les oiseaux, qui agrippé à une barrière, qui tout en haut d’un arbre
(et peut-être, à la fin, les rochers de la vie qui les séparent)

-  the edge of being
peut-être le plus compliqué
il y a ici du métaphorique, de l’existentiel
les formulations avec le mot "être" encouragent cela
(parmi les traductions publiées, je trouve "la lame de la vie", "les limites de l’être", "les arêtes de l’Être")
je choisis de rester au ras du sol
la portée large, lyrique ou même philosophique, se dégage toute seule de la description des éléments
il n’y a pas besoin d’appuyer avec un panneau "attention ici métaphore", ou "attention, ici réflexion sur la Vie"
le seul moyen que je trouve pour rester le nez collé à ce qui se passe est visuel
j’ai besoin du mot "corps"
(being peut aussi se traduire par créature)
et en regardant l’image que VW dessine, ce sont les contours des corps qui m’apparaissent
(et puis le mot « corps », contrairement à « être » porte avec lui une sauvagerie
les oiseaux que décrit VW n’ont rien de délicat ou de bucolique
ils sont furieux et méthodiques
rien n’est décoratif ici, rien n’est charmant (c’est pourquoi c’est beau, d’une beauté crue, réelle)

-  But there is a rock ; they sever .
la dernière phrase du paragraphe
(à force, je sais combien VW la cisèle, quelle importance elle a)
je pense d’abord à répéter "les eaux" avec "les eaux se séparent"
mais je reviens au "elles", plus diffus, plus léger
qui peut plus facilement laisser planer une sorte de brume sur ce qui se sépare réellement (eaux, chants, mouvements, personnages)

- une autre difficulté est tout l’éventail du vocabulaire de l’humidité
l’eau est présente partout
même dans le plumage des oiseaux finalement, avec leurs marbrures de coquillage
vapeur, fumée, moiteur, fumet
tout s’exhale, tout se dissipe en volutes
(il faut faire attention, une des traductions me rend encore plus vigilante, car j’y lis "l’humidité mouillée de la terre") (le contraire de l’humidité sèche, donc)
par exemple "the fumes and steams of the greasy kitchen vapour" que j’avais d’abord traduit par "les buées et les vapeurs graisseuses de la cuisine"
de trois mots (fumes, steams, vapour), j’étais passée à deux (buées, vapeurs)
parce que ça ne me semblait pas logique de parler de la buée d’une vapeur
et comme souvent en ce moment, j’ai pensé à Noemi Lefebvre
(explication en aparté : dans Surveillance, Noemi Lefebvre écrit un texte assez court, dont je n’ai pas mesuré l’impact qu’il aurait sur moi par la suite, sans doute parce que je ne l’avais pas vu venir, et puis j’avais presque l’impression (fausse) qu’il était hors sujet
Surveillance est un recueil collectif qui extrapole - ou pas -, qui pointe du doigt les dangers des sociétés de surveillance
et le texte de Noemi Lefebvre lui, parlait d’une forme de surveillance interne, celle qui est en nous, qui nous formate sans même que nous en ayons conscience, une surveillance si fine, si doucereuse, si discrète, qu’il faut la combattre du dedans, un peu à l’aveugle, la débusquer dans le corps même de la langue, en tentant de retrouver, d’exhumer une âpreté, une liberté première)
 [1]
et je pense que cette surveillance est à l’œuvre dans toute forme d’écrit, y compris dans la traduction
quand j’ai traduit Kew Gardens, c’était avec le désir qu’on ne sente pas que c’était une traduction, peut-être que j’ai changé, et que maintenant il me semble nécessaire que ça se voit que c’est une traduction, pour que d’une certaine manière on puisse garder l’idée qu’il y a une langue d’origine, un texte premier qui n’est pas effacé par le second texte dans une autre langue
(une langue ne devrait pas en gommer une autre, prendre sa place
ce n’est pas un jeu de chaises musicales
l’idée de vouloir faire passer une langue dans la machinerie
et dans la structure d’une autre langue devrait prendre en compte cela,
laisser dépasser l’acte de transformation
plutôt que de viser un acte de remplacement)
ce qui veut dire tenter de s’extraire du "on doit dire comme ça"
et donc ne pas prendre pour argent comptant une impression de maladresse, ou un sentiment d’incohérence, de non-justesse

et j’en reviens aux trois mots (fumes, steams, vapour) que j’ai réduits à deux (buées, vapeurs), et donc je modifie en "les relents et les buées des vapeurs graisseuses de la cuisine"

- cette fois-ci je réalise après-coup que je n’ai pas voulu trop « polir » le texte
j’ai voulu laisser des pans de phrases dans la traduction presque bruts
parce que ces passages-là, qui peuvent sembler moins travaillés, moins « fluidement français » m’étonnent
par exemple « ils s’abattaient, à coups de bec, impitoyables, brusques »
c’est peut-être idiot mais dans mon esprit, cet étonnement, celui qui fait qu’on n’a pas idée du mot qui va suivre, est nécessaire
dans l’étonnement il y a une part de dévoilement
comme pour accompagner VW dans l’éblouissement de ce matin qui se dévoile, progressivement, au présent
(le présent qui déboule en fin de paragraphe, puisque ce spectacle, cette grande roue qui unit les couleurs et les sons, puis qui les sépare, a lieu aujourd’hui et chaque jour)

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(site sous licence Creative Commons BY-NC-SA)</


[1[...] "Avant j’écrivais pour sortir de la surveillance, j’écrivais toujours pour lutter contre les surveillances, c’est- à-dire que je pensais que la première chose à faire contre la surveillance était de cesser de devoir surveiller son langage et que l’écriture était, sinon le seul moyen, du moins un bon moyen de laisser le langage sans surveillance, lâcher son langage dans sa nature sauvage, tu vois, loin des formes civilisées et des bonnes manières de la littérature, je pensais que l’écriture était un endroit sans surveillance tandis que la littérature était un lieu de surveillance, évidemment ce n’est pas aussi simple parce que l’écriture est aussi sous surveillance, son silence même est le résultat de la surveillance, c’est-à-dire qu’écrire réduit au silence, parce que quand tu écris qu’est-ce que tu fais, tu surveilles ta nature sauvage, tu es sans cesse à veiller sur la nature sauvage et tu te rends compte que cette nature sauvage est déjà atteinte ici et là, par un trouble civilisé, que ce trouble civilisé est déjà une destruction, que tu détruis par ta civilisation surveillante qui veille sur ta nature la nature même de ta sauvagerie pourtant si nécessaire, si essentielle" [...]
Noémi Lefebvre, Surveillances

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