"la vie ça éparpille des fois / ça chélidoine et copeaux / ça bleuit ça noisette" [Maryse Hache / porte mangée 32]

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[pachinko] des traits séparateurs

jeudi 20 décembre 2018, par Christine Jeanney



Il y a deux sortes de personnes : celles qui marchent la tête rentrée dans les épaules car il pleut, et celles qui s’arrêtent sous le porche pour comprendre d’où vient le petit gémissement régulier, puis fixent les gonds de la porte massive, les regardent bouger sous les souffles anarchiques de vent, le bois aboie comme un petit chien solitaire et douloureux, ces personnes là reprennent leur marche et s’éloignent en écoutant les cris mécaniques qui s’amenuisent, gardant l’idée qu’une partie très précise et très localisée du monde pleure.

Il y a deux sortes de personnes : celles qui observent le ventre du camion de déménagement aux portes grandes ouvertes et écoutent la radio dans leur voiture en s’impatientant, et celle qui voient là tout une vie, sanglée dans un matelas usagé et le plateau écorné d’une table basse jambes en l’air, elles font le rapprochement avec des tentes à la toile déchirée et des sacs de plastique bourrés à ras de vies entières et invisibles, dans des landes hostiles qui longent les ports.

Il y a deux sortes de personnes : celles qui examinent l’autocollant La Magie de Noël sur la vitrine en pensant à leurs achats, et celles qui voient les cloques et les parties décollées qui déforment le mot Magie et en tirent un enseignement.

Il y a deux sortes de personnes : celles qui sortent la nuit pour découvrir le toit mangé de noir, le clocher et la lune par-dessus, et celles qui réalisent que le toit évidé, avec son absence visible, vérifiable, valide une métaphore très réelle, très sombre, très inventive, bien qu’inexplicable.

Il y a deux sortes de personnes : celles qui écoutent Mozart en pensant à l’âge qu’il avait et les autres. Les premières entendent ce que racontent les violonistes, le vertige humain du manque, l’absence, la mort à travers toutes les mains de violonistes qui les ont précédé. Elles entendent la voix profonde, corporelle, tenace et résignée de ce qui s’effiloche sans disparaître, promettez-moi dit le jeune garçon que vous garderez mon violon, je n’en ai plus l’usage, forcé de prendre un train, il n’en revient jamais. Son violon raconte ce passage, cet échange d’une voix à une autre, de mains juvéniles à d’autres mains plus mûres dont chaque sillon rappelle que dans la peau vivent des sons et des images plus concrètes que les murs et les chiens-loups dressés par d’autres pour nous épouvanter.

Il y a deux sortes de personnes : celles qui attendent sans se plaindre, et celles qui reçoivent sans rien demander — j’avais pris des mots au hasard, sans décider des majuscules : PROJET D’AVENIR, RÉPARATION.

Dès qu’on pense qu’il y a deux sortes de personnes, on réalise que tout pourrait très bien s’interchanger. Qu’on ne peut pas encercler les groupes comme en mathématiques on traçait une patate pour les chiffres impairs, une autre pour les décimaux, une autre pour les nombres premiers. Ou alors c’est qu’il y a deux sortes de personnes bien distinctes : celles qui croient en l’étanchéité, et les autres, celles qui se perdent dans des tracés alambiqués, foireux, bousculés de porosités et de malheurs, d’apaisements soudains, de lignes vives comme les contours de torches qu’on agite, et que cela enchante et dévaste, par éclats.


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