"la vie ça éparpille des fois / ça chélidoine et copeaux / ça bleuit ça noisette" [Maryse Hache / porte mangée 32]

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"Je vous parlerai d’une autre nuit"

jeudi 20 décembre 2018, par Christine Jeanney



"80 auteur.e.s, autant de villes
un été d’écriture
une seule nuit"





(ma contribution)


Hier ma fille m’a offert une boule d’élastiques. C’est une boule multicolore à cause de tous les élastiques qui la recouvrent, la constituent. Une boule de taille raisonnable. C’est curieux et décoratif. C’est aussi une allégorie. C’est l’idée d’une planète, ou plus modestement d’un lieu, mais dont on ne serait pas capable de mesurer la circonférence. Alors pour simplifier, on dirait c’est une sphère. Parmi toutes les formes, celle de la sphère est bien celle qui se fiche des limites. Et il y a ces liens colorés qui traversent tous les points possibles. C’est une prouesse géométrique. La surface de la boule est saturée de liens, de directions. C’est ce que nous faisons à notre échelle, dans notre périmètre à taille humaine. Ce qui est frappe c’est aussi de penser que l’intérieur de cette boule est constitué de la même matière. Les liens, les directions de couleurs, sont autant au dedans qu’apparents, ce qui ouvre des zones de compréhensions ajoutées, des perspectives (allégoriques) sur nos liens intérieurs, qui mènent vers le passé ou vers l’intime. En plus ces liens sont élastiques, c’est à dire sensibles. Tendus ou distendus selon les circonstances. C’est un objet à conserver, car il peut être utile. Il fait sourire.
C’est une bricole. Il est sérieux. Une métaphore. Il est comme une charade : qu’est-ce qui reste posé sans rouler et peut pourtant se déplacer ? Comme pour toute bonne charade, il n’y a pas de réponse. Ce qui compte, c’est le temps passé à essayer de deviner. Qui peut occuper toute une vie. Au fur et à mesure qu’on réfléchit, la ville se note. On tient les comptes.
On recense les balcons et ce qu’il y a dessus. Un chat en céramique. Un seau. La pluie lave, fait briller, et la nuit les lumières électriques accentuent cette brillance. C’est fou comme parfois brillance égale désolation. Reflet, surface. Fou comme la pellicule des choses de la ville semble excéder et éblouir. Désolation, dissolution. On note, parce que "dissolution" n’est pas une mince affaire. On prend des décisions. On va lancer des flèches vers tous les endroits à la fois, on va se déplacer dans toutes les directions possibles, élastiquement. Passant du plus petit détail, une plume tombée et éclatée sur le trottoir, au plus large des champs, des monts jusqu’à la mer, et ce sera avec derrière la tête l’idée de forces contraires, aussi l’idée de cette dissolution à contredire. Dire contre. Noter contre, en se battant, tout contre, en se serrant.
Et nous serons plusieurs. Nous serons réunis sans nous connaître. Nous traverserons toute la ville sans nous connaître, sans nous toucher ni nous saluer, mais assurés d’être présents, unis, comme une meute de fantômes alourdis, lestés de pierres polies ramassées sur la plage, lestés de mains tenues parce que c’est trop d’amour, lestés d’histoires comme le filet de pêche cousu de plombs. Nous serons tous et toutes humains et imbéciles, et fragiles et miraculeux et le mot "et" sera le plus petit dénominateur commun pour nous relier. D’une rue à l’autre nous dirons et et et et et parce que nous ajouterons à nos traces d’autres traces et les tracés des autres avec nous, devant nous, après nous. Et nous serons tous côte à côte, même si ça ne se voit pas, passant au loin derrière des palissades ou tremblants au-dessus des ponts, bras ouverts, yeux plissés, les yeux plissés très fort, soit pour fixer plus fermement les images des balançoires vides, soit pour se protéger des rémanences inégalables et qu’on partage pourtant rien qu’en montant un escalier. Tout ça n’a pas grande importance. Tout ça est bien plus grand que nous. Ce qui est élastique, c’est nous. Tendus et distendus. Et notre peine est grande, et nos joies, bah, qu’est-ce qu’on peut en dire. Un fil de laine, une photo, un vaporetto, une bluette, des fleurs à l’intérieur d’une cour, cette matière-là qui nous ressemble. On pourrait presque effacer le mot je.



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