"la vie ça éparpille des fois / ça chélidoine et copeaux / ça bleuit ça noisette" [Maryse Hache / porte mangée 32]

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Les Vagues, de Virginia Woolf (traduction + journal de traduction en (...)

journal de bord des Vagues -90 ["Je ne demande rien"]

mardi 28 mai 2019, par C Jeanney

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(journal de bord de ma traduction de The Waves de V Woolf)

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- le passage original

’How fair, how strange,’ said Bernard, ‘glittering, many-pointed and many-domed London lies before me under mist. Guarded by gasometers, by factory chimneys, she lies sleeping as we approach. She folds the ant-heap to her breast. All cries, all clamour, are softly enveloped in silence. Not Rome herself looks more majestic. But we are aimed at her. Already her maternal somnolence is uneasy. Ridges, fledged with houses rise from the mist. Factories, cathedrals, glass domes, institutions and theatres erect themselves. The early train from the north is hurled at her like a missile. We draw a curtain as we pass. Blank expectant faces stare at us as we rattle and flash through stations. Men clutch their newspapers a little tighter, as our wind sweeps them, envisaging death. But we roar on. We are about to explode in the flanks of the city like a shell in the side of some ponderous, maternal, majestic animal. She hums and murmurs ; she awaits us.
‘Meanwhile as I stand looking from the train window, I feel strangely, persuasively, that because of my great happiness (being engaged to be married) I am become part of this speed, this missile hurled at the city. I am numbed to tolerance and acquiescence. My dear sir, I could say, why do you fidget, taking down your suitcase and pressing into it the cap that you have worn all night ? Nothing we can do will avail. Over us all broods a splendid unanimity. We are enlarged and solemnized and brushed into uniformity as with the grey wing of some enormous goose (it is a fine but colourless morning) because we have only one desire — to arrive at the station. I do not want the train to stop with a thud. I do not want the connection which has bound us together sitting opposite each other all night long to be broken. I do not want to feel that hate and rivalry have resumed their sway ; and different desires. Our community in the rushing train, sitting together with only one wish, to arrive at Euston, was very welcome. But behold ! It is over. We have attained our desire. We have drawn up at the platform. Hurry and confusion and the wish to be first through the gate into the lift assert themselves. But I do not wish to be first through the gate, to assume the burden of individual life. I, who have been since Monday, when she accepted me, charged in every nerve with a sense of identity, who could not see a tooth- brush in a glass without saying, “My toothbrush”, now wish to unclasp my hands and let fall my possessions, and merely stand here in the street, taking no part, watching the omnibuses, without desire ; without envy ; with what would be boundless curiosity about human destiny if there were any longer an edge to my mind. But it has none. I have arrived ; am accepted. I ask nothing.’

- ma traduction


« Comme c’est beau et comme c’est étrange, dit Bernard, Londres s’étend devant moi, étincelante dans la brume, avec ses innombrables flèches et ses dômes. Gardée par des alignements de gazomètres, de cheminées d’usine, elle dort pendant que nous nous approchons. Elle tient la fourmilière contre son sein. Elle enveloppe les clameurs et les cris de son silence, doucement. Rome, elle-même, n’est pas plus majestueuse. Mais nous sommes pointés sur elle. Sa somnolence de mère s’inquiète. Des crêtes hérissées de maisons émergent de la brume. Des usines, des cathédrales, des coupoles de verre, des instituts et des théâtres se dressent. Le premier train, celui du Nord, se lance contre elle, comme un missile. Nous ouvrons le rideau au passage. Des visages vierges, remplis d’attentes, nous scrutent à chaque gare traversée dans les éclairs et les grincements. Les hommes s’agrippent à leurs journaux que notre vent balaie, croyant sentir la mort venir. Mais nous passons en rugissant. Nous allons exploser sur les flancs de la ville tel un obus lancé dans le ventre d’une bête pesante, maternelle, majestueuse. Elle fredonne, elle murmure ; elle nous attend.
Pendant que je regarde par la vitre, et à cause du grand bonheur que j’éprouve (je suis fiancé), je me sens, avec une étrange certitude, faire partie de cette vitesse, de ce missile lancé sur la ville. La mansuétude et l’acceptation m’engourdissent. Cher monsieur, pourrais-je dire, pourquoi vous agiter ainsi, pourquoi vouloir saisir votre valise et y enfoncer le bonnet que vous avez porté toute la nuit ? Il n’y a rien à faire. Une superbe unanimité nous berce. Nous voilà tous plus grands, plus solennels, touchés par l’uniformité comme par l’aile grise d’une oie géante (le matin est beau mais sans couleur), car nous n’avons plus qu’une seule envie — arriver à la gare. Je ne veux pas que le train s’arrête avec un bruit sourd. Je ne veux pas que le lien qui nous a unis toute la nuit, quand nous étions assis l’un en face de l’autre, soit rompu. Je ne veux pas que la haine et la rivalité retrouvent leur emprise ; ni d’autres envies. Notre communauté dans ce train express, assis ensemble, avec ce souhait unique, arriver à Euston, était une bonne chose. Mais regardez ! C’est fini. Nous avons atteint notre désir. Nous arrivons à quai. La hâte, la confusion et la volonté d’être le premier à franchir la grille de l’ascenseur l’emportent. Mais je ne souhaite pas être le premier à franchir la grille, je ne veux pas endosser le fardeau d’une vie individuelle. Moi qui, depuis lundi, depuis qu’elle m’a dit oui, sentais chacun de mes nerfs pris d’une identité propre, moi qui ne pouvais pas voir une brosse à dents dans un verre sans dire « ma brosse à dents », je voudrais maintenant ouvrir les mains, lâcher mes affaires et rester là, dans la rue, tout simplement, sans autre intention qu’observer les omnibus, sans désir ; sans envie ; avec ce qui pourrait être une curiosité sans bornes pour la destinée humaine, si jamais mon esprit avait des bords. Mais il n’en a pas. Je suis arrivé ; accepté. Je ne demande rien. »

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-  quelques uns de mes choix et questionnements
j’en suis de plus en plus persuadée : avant de traduire un passage/paragraphe des Vagues, je dois d’abord le visualiser
parfois, il ne s’agit pas de tenter de reproduire les images décrites (la ville, le train, les gens) mais de convertir ce qui est lu en tableau non figuratif, en signe, en geste
à la première lecture j’ai pensé ’ce texte tombe, on s’enfonce, une ligne qui descend’
à la deuxième lecture j’ai pensé ’pas du tout, au contraire c’est une ligne qui monte, monte, monte et s’arrête au zénith’
à la troisième-quatrième-etc. lecture je crois que ce n’est ni l’un ni l’autre /
une ligne monte, atteint son summum, redescend légèrement, éclate comme les pétales d’une fleur simple (le genre de fleur qui fait symbole de fleur)
c’est le trajet d’une fusée de feu d’artifice sur fond de ciel noir,
ses particules lumineuses explosent, s’écartent doucement en retombant presque au ralenti, c’est un accomplissement
une fois ce geste repéré, cette trajectoire qui raconte ce que (je pense que) pense Bernard, on peut y aller

-  Guarded by gasometers
en anglais il y a un rythme avec la répétition du son ga, mais en français c’est moins pertinent, le mot "gazomètre" est daté, et ce rythme insisterait sur lui
je prends la liberté d’ajouter "des alignements" pour rompre ce ga/ga

-  All cries, all clamour, are softly enveloped in silence
je tente plusieurs essais
c’est difficile de caser le côté douillet de softly sans alourdir avec un adverbe d’au moins trois syllabes
j’ai aussi besoin de garder all, sa répétition, qui montre la totalité cet enveloppement
Londres personnifiée ressemble à une déesse étendue, assoupie, ses bras tièdes refermés sur les bruits
la solution que je trouve passe par "elle" justement : si j’en fait le sujet (elle enveloppe) la phrase est moins longue et sonne moins heurtée ou moins bancale

-  We draw a curtain as we pass
"tirer le rideau" ne me va pas, car en français il peut aussi bien dire le fermer que l’ouvrir, et c’est le sens d’ouvrir ici, pour regarder à travers les vitres

-  I am numbed to tolerance and acquiescence
numbed, engourdi, je cherche longtemps à trouver une formulation qui permette de conserver ce sens sans que ce soit "négatif"
ici c’est un état d’ensommeillement tranquille, porté dans cette fusée qu’est le train, comme lorsqu’on est tout près de s’endormir, une quiétude, un abandon à la vitesse
le mot me fait aussi penser à "nimbé", ça n’a à voir qu’en sonorités, mais il y a cette sorte d’enveloppement
je garde le verbe engourdir, parfois les réponses simples sont les moins mauvaises (et puis "bercer" qui arrivera ensuite fera pencher la balance vers la douceur tiède)

-  Over us all broods a splendid unanimity
broods, couver, nichée, il y a l’idée de protection chaleureuse
Londres est un animal maternel qui enveloppe douillettement la grande fourmilière qu’elle contient / l’unanimité enveloppe douillettement Bernard et les autres voyageurs
je cherche longtemps comment rendre cette idée, et c’est le verbe bercer qui me semble correspondre

-  as with the grey wing of some enormous goose (it is a fine but colourless morning )
je pense d’abord transformer l’oie en oiseau, car "oie" a un côté un peu ridicule et puis non
c’est la grande force de VW de ne jamais se cantonner à l’éthéré, au théorique, il y a du palpable, du réel dans ces états d’âme, et ça passe par un oiseau concret, pas une idée d’oiseau
de plus l’apparition de cette oie géante donne une impression onirique quasi miraculeuse, c’est une sorte de tableau surréaliste qui surgit dans le quotidien d’un paysage, et ça vient se télescoper avec la parenthèse, somme toute pragmatique, une considération banale sur le temps qu’il fait (ou comment se transforme la banalité, elle s’augmente)

-  Hurry and confusion and the wish to be first through the gate into the lift assert themselves
assert, "s’affirment", mais ça ne me semble pas assez fort, je choisis "l’emportent"
problème : si je garde le verbe "emporte", cela donne "le premier à franchir la porte de l’ascenseur l’emportent [...] le premier à franchir la porte", donc beaucoup de portes dans très peu d’espace : je remplace donc "porte" par "grille"

-  with what would be boundless curiosity about human destiny if there were any longer an edge to my mind. But it has none
comme d’habitude, les dernières phrases de paragraphe sont les plus acrobatiques
et là c’est l’interprétation qui compte
qu’est-ce qui se passe ici ? qu’est-ce qui s’est passé avant qui nous a amené jusqu’ici ?
un acte d’amour, une révélation, un assouvissement ?
les bâtiments se hérissent, le train fuse (pénétration, pratiquement un acte sexuel)
ce qu’éprouve Bernard est jouissif, son arrivée, le fait qu’il se sente faire partie d’un tout plus grand que lui, que sa personnalité se délite dans ce tout, est orgasmique
il n’y a plus de bords, ce qu’il éprouve est sans limite, une sorte d’extase
bien sûr une extase à la Bernard, c’est-à-dire avec toujours la conscience d’être qui il est, excessif, prompt à en rajouter dans les effets de manche, quitte à se moquer de lui-même ensuite
d’où la présence prosaïque, ordinaire (comique même) de la brosse à dents dans le verre
Bernard, c’est aussi ce jeune dieu qui veut tout voir, tout savoir, tout connaître, être partout, omnipotent, transformer tout ce qu’il touche en poèmes, en mots, comme le roi Midas et son or, il veut s’emparer de cette matière (un train, les gens, la ville) et l’avaler
Bernard est un dieu vorace
ici il a tout englouti et se lèche les babines
il avale la ville, les gens (même ceux qui croient voir passer la mort)

et tout cela est rendu possible par "son grand bonheur", logé entre parenthèse, quelques mots seulement, elle a dit oui, il va se marier
le oui qu’elle a prononcé déclenche tout cela
il est le symbole de son pouvoir, la preuve de son accomplissement
Londres et sa fiancée se superposent

je choisi de traduire par "si jamais mon esprit avait des bords" parce qu’au fond il en doute
oui, si l’on se contente d’une vue extérieure, on verra peut-être un Bernard limité à sa condition humaine d’homme qui possède une brosse à dents, mais il ne faut pas s’y fier, ce n’est qu’une façade, elle a dit oui
lorsque Bernard arrive à l’apogée de sa trajectoire, débarrassé de la petitesse médiocre des affects, des désirs, des envies négligeables (grâce à ce oui), il devient une divinité
royalement : "il ne ne demande rien"
c’est l’aboutissement rêvé
c’est ce qu’il cherche : un au-delà, l’inaccessible étoile

-  I have arrived ; am accepted. I ask nothing
là c’est un choix
accepted
on peut décider que c’est le monde qui accepte Bernard, et "je suis accepté" laisse cette idée exister, largement, en l’élargissant
on peut aussi comprendre que c’est le oui de sa fiancée auquel il pense, et donc traduire par "elle m’a accepté", ou "elle m’a dit oui"
choisir entre ces deux possibles c’est donner une couleur
une couleur existentielle / la ville, les gens, le monde lui disent oui
une couleur intime et rétrécie en un seul point, une tête d’épingle, mais qui serait l’origine du Big Bang : elle, elle a dit oui
choisir la tête d’épingle est cohérent, parce que Bernard est cela, le poète exalté dont les yeux portent plus loin que l’horizon, mais qui, levant le bras, renverse maladroitement son verre et se tache ("négligé, impulsif, mon foulard est constamment taché de graisse, celle des crumpets"), un homme simplement

et si, au final, il fallait laisser exister une sorte de flou ?
et si Bernard ne pouvait pas choisir entre le dieu et l’homme, s’il les contenait tous les deux ?
"elle" n’est peut-être qu’un prétexte au fond (comme le reste), un tremplin, un signe qu’on lui envoie et qu’il décide de tordre pour que cela fasse sens, comme il le fait pour tous les signes qu’il reçoit, avec avidité

je choisi de ne garder que cet adjectif court "accepté", pour laisser la place à...

j’ajoute ci-dessous les traductions existantes de ce passage

celle de Michel Cusin
(j’apprends grâce à lui que la phrase "She folds the ant-heap to her breast" fait référence au Prélude de William Wordsworth, où il s’adresse à Londres avec "et toi fourmilière monstrueuse dans la plaine", mais je ne trouve pas problématique de lire cette phrase sans connaître la référence — tout vient de quelque part, on n’invente rien en apesanteur) (je suis contente d’avoir déjoué comme lui cette histoire de portes qui emportent) (et tous les deux nous avons une oie) (c’est très beau "L’engourdissement me rend tolérant et consentant", peut-être pas en tant que tel, mais pris dans la totalité du passage) (et l’esprit "aiguisé" dans les dernières phrases me fait réfléchir, mais je ne suis pas sûre qu’il y ait ici la marque que l’intelligence de Bernard est mise au repos : à retravailler peut-être = work in progress)

celle de Cécile Wajsbrot
(je ne veux pas avoir l’air de chercher la petite bête, mais pour "Nous allons exploser dans les flancs de la ville comme un coquillage au sein d’un animal lourd", je ne suis pas sûre que le coquillage soit un matériau très explosif — shell c’est aussi une pièce d’armement — je sais bien qu’il faut avoir l’esprit ouvert pour traduire/lire VW, qu’il faut la suivre dans des chemins parfois tortueux, mais devant un coquillage qui explose on a le droit pendant une seconde de se dire WHAT ? — c’est aussi ma chance de ne pas avoir de deadline ni de calendrier à respecter, ça me laisse beaucoup de secondes) (sinon, elle aussi garde l’oie) (je ne suis pas sûre pour "l’oscillation entre rivalité et haine", je ne sais pas s’il y a réellement balancement) (pas convaincue non plus par le "train impétueux" — je ne sais pas pourquoi, ça sonne presque enfantin cet "impétueux") (elle aussi, comme Michel Cusin, choisit cette piste d’une intelligence au repos avec l’esprit "aiguisé" en fin de paragraphe, je vais devoir y réfléchir encore plus sérieusement et éventuellement revoir ça dans ma proposition) (elle laisse l’espace ouvert, comme moi, avec "accepté")

celle de Marguerite Yourcenar
(je retrouve sa liberté habituelle, à la limite du hors piste — par exemple Bernard qui "laisse choir" ses "trésors" (?)) ("je suis réduit à faire partie de cette vitesse, de ce projectile lancé sur la cité. Je dois tout tolérer, tout admettre" — "réduit", c’est une réduction, une obligation à, une contrainte, pas d’engourdissement ensommeillé, pas de laisser-aller — peut-être à cause de ça j’ai du mal à comprendre ce qui se joue plus loin avec le "C’est fini, hélas !" — pourquoi hélas ? si c’est se délester d’une contrainte) (je ne suis pas emballée non plus par "c’est un beau matin sans soleil", il me semble que le colourless dit quelque chose de plus visuel-graphique) (la fin qu’elle choisit montre aussi l’intelligence de Bernard au repos, avec cette fois un esprit sans "besoins", ce n’est pas tout à fait la même chose qu’un esprit non aiguisé, c’est très beau ici cette acceptation, même si la dernière phrase, très nettement orientée, "Je suis arrivé au but ; j’ai gagné", met plus l’accent sur une victoire que sur un sentiment de complétude)

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Messages

  • en passant un détail : Paris est-il féminin ? je la sens masculine...
    Passionnant comme toujours, (j’aime beaucoup l’image de la fusée)
    Et je me permets de demander ce que signifie en pensant à Yourcenar le fait qu’elle transforme le plaisir tranquille d’être accepté (par le monde et la mie qui en est le centre) et le triomphe : j’ai gagné

    • Moi non plus je n’ai pas compris l’assimilation (triomphe = acceptation) (est-ce que ce serait une vision un peu "genrée", avec l’homme qui doit être forcément victorieux lorsqu’il s’empare d’une belle..?)
      (mais ce qui est vraiment bien, c’est la multiplicité des façons de voir un seul et unique texte, comment ça se développe en possibles, les directions que ça prend selon chacun, je trouve ça magique)

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