"la vie ça éparpille des fois / ça chélidoine et copeaux / ça bleuit ça noisette" [Maryse Hache / porte mangée 32]

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Les Vagues, de Virginia Woolf (traduction + journal de traduction en (...)

journal de bord des Vagues -96 ["sans Percival, rien n’a de consistance"]

samedi 26 octobre 2019, par C Jeanney

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(journal de bord de ma traduction de The Waves de V Woolf)

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- le passage original

‘There is Jinny,’ said Susan. ‘She stands in the door. Everything seems stayed. The waiter stops. The diners at the table by the door look. She seems to centre everything ; round her tables, lines of doors, windows, ceilings, ray themselves, like rays round the star in the middle of a smashed window-pane. She brings things to a point, to order. Now she sees us, and moves, and all the rays ripple and flow and waver over us, bringing in new tides of sensation. We change. Louis puts his hand to his tie. Neville, who sits waiting with agonized intensity, nervously straightens the forks in front of him. Rhoda sees her with surprise, as if on some far horizon a fire blazed. And I, though I pile my mind with damp grass, with wet fields, with the sound of rain on the roof and the gusts of wind that batter at the house in winter and so protect my soul against her, feel her derision steal round me, feel her laughter curl its tongues of fire round me and light up unsparingly my shabby dress, my square-tipped finger-nails, which I at once hide under the table-cloth.’
‘He has not come,’ said Neville. The door opens and he does not come. That is Bernard. As he pulls off his coat he shows, of course, the blue shirt under his arm-pits. And then, unlike the rest of us, he comes in without pushing open a door, without knowing that he comes into a room full of strangers. He does not look in the glass. His hair is untidy, but he does not know it. He has no perception that we differ, or that this table is his goal. He hesitates on his way here. Who is that ? he asks himself, as he half knows a woman in an opera cloak. He half knows everybody ; he knows nobody (I compare him with Percival). But now, perceiving us, he waves a benevolent salute ; he bears down with such benignity, with such love of mankind (crossed with humour at the futility of “loving mankind”), that, if it were not for Percival, who turns all this to vapour, one would feel, as the others already feel : Now is our festival ; now we are together. But without Percival there is no solidity. We are silhouettes, hollow phantoms moving mistily without a background.’

- ma traduction


« Voilà Jinny, dit Susan. Elle s’arrête sur le seuil. Tout se fige. Le serveur attend. Les gens attablés près de la porte lèvent la tête. Elle semble au centre de tout ; les tables, les lignes des portes, des fenêtres, des plafonds, tout converge vers elle, comme s’agencent en étoile les rayons sur une vitre brisée. Elle oriente les choses, elle les ordonne. Elle nous voit et maintenant elle avance, et les rayons ondulent, coulent, se répandent, ils déversent sur nous de nouveaux flots de sensations. Nous changeons. Louis touche sa cravate. Neville, dans l’angoisse extrême de l’attente, arrange nerveusement les fourchettes. Rhoda la regarde s’avancer, surprise, comme si quelque part à l’horizon un feu brûlait. Et moi, bien que je remplisse ma tête d’herbe humide, de champs humides, du bruit de la pluie sur le toit et de bourrasques qui s’abattent contre la maison les jours d’hiver, tentant ainsi de protéger mon âme contre elle, je sens son ironie se faufiler, je sens son rire dérouler ses langues de feu tout autour de moi et venir illuminer sans pitié ma robe usée, mes ongles à bouts carrés que je cache aussitôt sous la nappe. »
« Il n’est pas venu, dit Neville. La porte s’ouvre et il ne vient pas. C’est Bernard. En enlevant son manteau, il montre bien sûr sa chemise bleuie sous les aisselles. Et puis, contrairement à nous, il entre sans pousser la porte, sans savoir qu’il entre dans une pièce remplie d’étrangers. Il ne regarde pas son reflet dans la vitre. Ses cheveux sont en désordre mais il ne le sait pas. Il ne sait pas que nous sommes différents, ni que cette table est sa destination. Il hésite en chemin. Qui est-ce ? se demande-t-il, connaissant à moitié une femme en robe de soirée. Il connaît à moitié tout le monde ; il ne connaît personne (je le compare à Percival). Mais maintenant, en nous voyant, il nous fait signe avec bienveillance ; il s’incline avec tant de gentillesse, avec un tel amour de l’humanité (teinté d’humour, à cause de la futilité de ce que signifie "aimer l’humanité") que si Percival ne transformait pas tout cela en vapeur, on pourrait se dire, comme les autres se le disent déjà : la fête commence ; enfin nous sommes ensemble. Mais, sans Percival, rien n’a de consistance. Nous sommes des silhouettes, des fantômes creux qui bougent dans un décor brumeux sans arrière-plan. »

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- quelques uns de mes choix et questionnements

deux paragraphes qui racontent deux scènes consécutives envisagées depuis le même point dans l’espace, une table au milieu d’autres dans une salle de réception
deux paragraphes qui racontent deux points de vue différents, celui de Susan, puis de Neville
ça ne se limite pas à la juxtaposition de ces deux angles de vue, on ne passe pas d’un personnage à l’autre, en tout cas pas seulement, il y a une progression très fine
on passe du point unique et resserré de Susan (de ce qui la rend friable malgré tous les efforts qu’elle fait) à la vision élargie de Nevillle, dangereusement élargie, au bord du délitement (ce que Neville ressent, perdu comme un enfant au milieu de la foule qui veut se raccrocher à une figure connue pour que tout ne lui éclate pas entre les doigts, pulvérisé)
c’est l’idée de groupe qui ressort
ces personnages forment tous un seul personnage, traversé par tant de strates
la lumière cruelle et magnifique de Jinny
le monde intérieur de Susan, aux dimensions insaisissables, temps et espace
l’étanchéité de Louis, indécodable
Rhoda, sensible à ce qui se trouve hors d’atteinte, mais dont elle sait les conséquences
la fièvre de Neville, aux aguets, poreux, torturé
le baume de Bernard, ce qu’il répare, parce qu’il marche sur les conventions en les ignorant
ce groupe ne tient que par l’existence de Percival, et paradoxalement, ce groupe ne tient que par l’absence de Percival
l’attente torturée n’est pas réservée à Neville seul, elle déborde, dans la cruauté de Jinny, dans la fragilité de Susan, dans la fausse imperturbabilité de Louis, dans le saisissement de Rhoda, dans la bonhommie de Bernard, chacun prend sa part, chacun se réajuste pour faire corps unique, les failles, les dissemblances formant ainsi un tout
un tout captif
pris entre les portes et les miroirs qui renvoient les reflets, un tout décliné autour d’une nappe, chaque ligne de fuite étant avalée par ce point précis dans l’espace de la salle
ailleurs, les autres sont "à moitié" reconnaissables, ou bien lèvent la tête hébétés, silencieux, comme si, sans but, rien ne les motivait
les six personnages des Vagues ont un but (Perceval), ou plutôt qu’un but, ils ont une organisation interne/externe, un peu comme dans un système solaire les planètes en orbite se déplacent et s’arrangent
il y a une sorte d’état des lieux ici, comme la description du fonctionnement d’une petite partie du cosmos
je pars du principe que ce moment du texte n’aurait pas d’autre intention que rendre compte
-  The diners at the table by the door look
si la phrase s’arrête sur "regardent", ça ne donne pas l’idée de la scène, il faut des visages immobilisés et tournés vers Jinny, je ne trouve pas d’autre solution que "lèvent la tête"
-  like rays round the star in the middle of a smashed window-pane
cette portion de phrase est la grande gagnante : palme d’or du temps passé à essayer de la traduire (heureusement que je ne suis pas dans un trip traduction=salaire, vu mon timing efficace je ne mangerais qu’une fois par mois) (et encore)
-  feel her derision steal round me, feel her laughter curl its tongues of fire round me and light up unsparingly my shabby dress
traduire au plus simple, même si ça semble étrange, de l’ironie ou de la dérision en tant qu’objets qui se déplacent (VW sait montrer à quel point ce qui est ressenti est concret et donc palpable)
-  Who is that ? he asks himself, as he half knows a woman in an opera cloak. He half knows everybody ; he knows nobody
j’hésite pour "connaissant à moitié" qui n’est pas très académique, mais la reprise de "il connaît à moitié tout le monde" me semble réajuster l’ensemble
-  We are silhouettes, hollow phantoms moving mistily without a background
je passe par l’idée de décor, mais non, c’est le mot "arrière-plan" que je veux conserver dans la phrase, sans doute parce qu’un arrière-plan est la trame, le fond, la structure, sur quoi écrire, sur quoi filmer, sur quoi coudre ou sur quoi composer
s’il n’y a même pas d’arrière-plan, alors quel vide sidéral
j’aime que ce mot basique, sans connotation particulière, sans emphase, sans emballage lyrique, me fasse ici l’effet d’une "grande secousse"

(work in progress)

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(site sous licence Creative Commons BY-NC-SA)</

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