"la vie ça éparpille des fois / ça chélidoine et copeaux / ça bleuit ça noisette" [Maryse Hache / porte mangée 32]

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journalier 11 12 19 - les bracelets

mercredi 11 décembre 2019, par C Jeanney



On devrait tous rester couchés
Un jour où on aurait pas le droit
Il y aurait un ploc, un déclic
Le bruit qui décapsule
Et d’un coup on verrait le ciel si bleu
Derrière la gorge blanche du pigeon
Ensuite on réfléchirait
À ce qui pose question
Surtout à celles qu’on ne nous pose pas
Je suis bien vieille
Bien vieille en ce moment
Encore que ce moment dure, a duré longtemps
J’étais bien vieille étant petite
Je lis les souvenirs d’adolescence d’un jeune homme
À quinze ans au travail dans une fromagerie
Les coups de chariots dans le ventre
La sueur omniprésente le long de la nuque et du dos
Pleurer le soir quand le corps souffre
La peau des mains qui se décolle
À quinze ans on a quoi comme défenses
On ne sait pas encore qu’on est vieux
Vieux dans le sens brisé par le soir le matin la journée
On devrait tous rester couchés
Les jours où on aurait pas le droit
J’apprends maintenant
Pourtant vieille, pourtant si vieille
J’apprends seulement maintenant
Que nous sommes les derniers de notre espèce
Que l’homme de Florès et l’homme de Callao
Et l’homme de Denisova et l’homme de Néandertal
N’étaient pas des brouillons pour en arriver à nous, perfection
Mais d’autres solutions
Comme il existe plusieurs sortes de lézards
Certains ont les yeux bleus
D’autres les yeux oranges
Nous sommes nombreux mais les derniers
Pour les lézards aussi ça se complique
Je ne l’apprends que maintenant
J’ai toujours cru au dur
Aux savoirs durs
J’ai cru aux fuseaux horaires, aux continents
Pourtant il y a eu des temps où la Mer noire était un lac
Et où la Tasmanie était reliée à l’Australie
Les îles — filles de la mer et du vent
N’ont pas toujours été des îles
N’ont pas toujours été ces îles dures
Tout change, a changé, changera
Je ne le comprends que maintenant
Si vieille si bête
Quand j’entre dans la librairie
Je fais le tour
J’ouvre, je lis une 4e de couverture
Puis une page au hasard
Je repose
Je prends un autre livre
Que je repose
Je repars souvent avec rien
Ce qui est bon pour mes économies de vieille
Mais pas bon pour les questions
Genre celles de ce que je fais
Est-ce que j’écris quand ce que j’écris se
Pose dans l’Internet comme un songe
Soufflé par d’autres tuyaux sous les mers
Inachetable, invendable
Sur les tables de la librairie
Moi aussi j’ai des souvenirs d’adolescence
Et puis ensuite de travail
Le premier
Il y avait une réunion pour nous y préparer
Nous voulions des recettes, des trucs, des antisèches
Un prof de philo nous a dit
« Posez-vous la question du pourquoi
Dans ces écoles où vous allez entrer
Surtout les écoles maternelles
Demandez-vous pourquoi
De petits coins cuisine et de petits coins chambres
Petits coins bricolages et petits coins bibliothèques
Demandez-vous pourquoi »
Nous on ne l’a pas fait
On voulait des recettes
On l’a trouvé très nul ce prof
Et pas à la hauteur
On était jeunes
Ça m’est toujours resté pourtant
Cette question
Pourquoi
C’est vrai ça
Pourquoi
Qu’est-ce qu’on transmet
Qu’est-ce qu’on canalise
Qu’est-ce qu’on referme
Qu’est-ce qu’on bloque
Quand le coin des livres est un coin
Et que le coin cuisine donne la passion de la vaisselle
Et qu’est-ce qui se serait passé
Si on avait installé
Dans les coins, tous
Pour tous les coins de partout tout le tour
De quoi rester couchés à regarder le ciel
Bleu et le
Blanc
Des gorges de pigeons
Même quand on n’a pas le droit
Que ce n’est pas l’heure, le lieu
Pas le moment
Et hier j’ai pensé
Seulement hier
Si vieille si bête
J’ai pensé que les bracelets roses
Et les bracelets bleus dans les maternités
N’avaient pas fonction médicale
Car ce sont les mêmes soins
Roses ou bleus
À donner
Je suis maintenant assez vieille
Et assez consciente d’être vieille
Pour soupeser
Les évidences
Avec méfiance
Au moment où j’écris ceci
Des discours vieux et jeunes
Utilisent des phrases
Frappées au
Coin du bon sens
Je soupèse Frappées
Je soupèse Coin
Tandis que l’arbre généalogique
De notre espèce
Est un rameau unique
Tendre et sans feuilles l’hiver



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