"la vie ça éparpille des fois / ça chélidoine et copeaux / ça bleuit ça noisette" [Maryse Hache / porte mangée 32]

en ce moment

Les Vagues, de Virginia Woolf (traduction + journal de traduction en (...)

journal de bord des Vagues -99 ["Nous changions, nous devenions méconnaissables"]

mardi 11 février 2020, par C Jeanney

.

(journal de bord de ma traduction de The Waves de V Woolf)

.

.

.

.

- le passage original

‘Bells rang punctually,’ said Susan, ‘maids scuffled and giggled. There was a drawing in of chairs and a drawing out of chairs on the linoleum. But from one attic there was a blue view, a distant view of a field unstained by the corruption of this regimented, unreal existence.’
‘Down from our heads veils fell,’ said Rhoda. ‘We clasped the flowers with their green leaves rustling in garlands.’
‘We changed, we became unrecognizable,’ said Louis. ‘Exposed to all these different lights, what we had in us (for we are all so different) came intermittently, in violent patches, spaced by blank voids, to the surface as if some acid had dropped unequally on the plate. I was this, Neville that, Rhoda different again, and Bernard too.’
‘Then canoes slipped through palely tinted yellow branches,’ said Neville, ‘and Bernard, advancing in his casual way against breadths of green, against houses of very ancient foundation, tumbled in a heap on the ground beside me. In an access of emotion — winds are not more raving, nor lightning more sudden — I took my poem, I flung my poem, I slammed the door behind me.’
‘I, however,’ said Louis, ‘losing sight of you, sat in my office and tore the date from the calendar, and announced to the world of ship-brokers, corn-chandlers and actuaries that Friday the tenth, or Tuesday the eighteenth, had dawned on the city of London.’
‘Then,’ said Jinny, ‘Rhoda and I, exposed in bright dresses, with a few precious stones nestling on a cold ring round our throats, bowed, shook hands and took a sandwich from a plate with a smile.’
‘The tiger leapt, and the swallow dipped her wings in dark pools on the other side of the world,’ said Rhoda.
But here and now we are together,’ said Bernard. ‘We have come together, at a particular time, to this particular spot. We are drawn into this communion by some deep, some common emotion. Shall we call it, conveniently, “love” ? Shall we say “love of Percival” because Percival is going to India ?
‘No, that is too small, too particular a name. We cannot attach the width and spread of our feelings to so small a mark. We have come together (from the North, from the South, from Susan’s farm, from Louis’ house of business) to make one thing, not enduring — for what endures ? — but seen by many eyes simultaneously. There is a red carnation in that vase. A single flower as we sat here waiting, but now a seven-sided flower, many-petalled, red, puce, purple-shaded, stiff with silver-tinted leaves — a whole flower to which every eye brings its own contribution.
‘After the capricious fires, the abysmal dullness of youth,’ said Neville, ‘the light falls upon real objects now. Here are knives and forks. The world is displayed, and we too, so that we can talk.’


- ma traduction

« Les cloches sonnaient régulièrement, dit Susan, les servantes se chamaillaient et pouffaient de rire. Les chaises étaient tirées puis remises à leurs places sur le linoléum. Mais, du grenier, s’étendait une vue bleue, avec au loin un champ préservé de la rouille d’une existence réglementée, irréelle. »
« Et de nos têtes, les voiles tombaient, dit Rhoda. Nous serrions contre nous les fleurs et leurs guirlandes bruissantes de feuilles vertes. »
« Nous changions, nous devenions méconnaissables, dit Louis. Sous toutes sortes d’éclairages, ce que nous avions en nous (nous sommes si différents) remontait sporadiquement à la surface, par taches brusques espacées de vide, comme l’acide jeté en gouttes irrégulières sur une plaque. J’étais ceci, Neville cela, Rhoda encore autre chose, et Bernard aussi. »
« Des canots glissaient entre les branches jaune pâle, dit Neville, et Bernard qui avançait, désinvolte, sur un fond d’étendues vertes et d’édifices anciens, s’est laissé tomber sur le sol près de moi. Dans un accès d’émotion — les vents ne se sont pas déchaînés, la foudre n’a pas été plus soudaine — j’ai pris mon poème, j’ai lancé mon poème et j’ai claqué la porte derrière moi. »
« Et moi pendant ce temps, dit Louis, parce que je vous perdais de vue, assis à mon bureau, j’ai arraché une feuille du calendrier pour annoncer au monde des courtiers maritimes, des marchands de blé et des gestionnaires que l’aube du vendredi 10 ou du mardi 18 s’était levé sur la ville de Londres. »
« Rhoda et moi, dit Jinny, exposées dans nos robes brillantes, un collier froid de pierres précieuses autour du cou, nous faisions la révérence, nous serrions des mains et prenions un sandwich en souriant. »
« Le tigre bondissait et l’hirondelle plongeait ses ailes dans l’eau sombre de l’autre côté du monde, dit Rhoda. »
« Mais ici et maintenant, nous sommes réunis, dit Bernard. Nous sommes ensemble, à ce moment, en cet endroit précis. C’est une émotion profonde qui nous porte, commune à tous. Doit-on l’appeler, par commodité, "amour" ? Parlerons-nous d’"amour pour Percival" parce qu’il s’en va en Inde ? Non, c’est un nom trop petit, et particulier. L’étendue de nos sentiments, la façon dont ils se propagent, ne peuvent tenir dans un signe aussi mince. Nous sommes venus (depuis le Nord, le Sud, la ferme de Susan, les bureaux de Louis) pour faire quelque chose qui ne durera pas — qu’est-ce qui peut durer ? — mais qui sera vu par plusieurs regards à la fois. Il y a un œillet rouge dans ce vase. Une fleur, solitaire pendant que nous étions là, à attendre, mais maintenant une fleur à sept côtés, pleine de pétales, une fleur rouge, brune, ombrée de pourpre, raidie de feuilles d’argent — une fleur entière à laquelle chaque œil apporte sa contribution.
« Après les feux capricieux et l’ennui abyssal de la jeunesse, dit Neville, la lumière tombe sur des objets réels maintenant. Voilà des couteaux et des fourchettes. Le monde se révèle, et nous aussi, pour que nous puissions parler. »


- quelques uns de mes choix et questionnements

ils sont donc assis tous ensemble, les six personnages des Vagues, et Percival, le septième, l’aimé, l’adoré de tous, vient d’arriver
(une fleur à sept côtés)
c’est comme une sorte de mouvement d’astres dans l’espace, la reconstitution de trajets, de lignes orbitales que des forces invisibles établissent
tout d’abord un rappel du passé
ils se souviennent : qu’ont-ils dû faire pour en arriver là, à cet instant
peut-être que ça ne se voit pas dans le texte, peut-être que mon cerveau élabore (ou construit de toutes pièces) une façon d’appréhender par un raisonnement appliqué, mais je pense que sous le déroulement parfois halluciné de ce passage, dans cette communion et la description de son apogée, il y a une séparation
la séparation c’est Bernard
les autres racontent, se racontent, et finalement ils disent qu’ils n’ont pas changé
ce sont les mêmes fragments qu’au tout début du livre, quand ils n’étaient que des enfants et qu’ils s’émerveillaient devant la pureté d’un nuage en forme d’anneau dans le ciel, ou bien qu’ils racontaient une flaque, une horloge, un fruit, un son, un parfum pris dans des gestes, à l’étude ou dans la cuisine
Bernard parle d’autre part, peut-être d’un cran plus haut, plus éloigné
il est multiple, il est Bernard et il est aussi spectateur
il considère le mot « amour »
il est le seul à considérer les mots pour ce qu’ils sont, des signes, des marques, des points de repère
les autres n’ont pas cette distance
c’est presque une présentation de deux façons d’être
les cinq qui se laissent traverser (Rhoda, Jinny, Neville, Susan, Louis)
et Bernard, à la fois lui et un autre lui, assis à côté de lui-même, et qui regarde
les cinq éprouvent
Bernard éprouve / écrit
cette différence est anecdotique, puisqu’au final ils se retrouvent tous
à reconstruire un monde vrai, avec des paroles (mots puissants ou impuissants), des jets de perceptions, un assemblage de détails
la particularité de Bernard est de se penser, d’examiner son image dans les images produites, comme partie prenante de ces images et pourtant détaché d’elle
sa distance fait qu’il s’empare de ce symbole qu’est la fleur, faite de pétales différents (c’est-à-dire eux) regardant tous dans la même direction (parlant tous) avec la même instance/urgence/nécessité (est-ce que ce n’est pas une définition de ce qu’est ce texte, Les Vagues, tout entier ?)
(une théorie non théorique, une théorie « matérielle » pour faire écho à La Vie Matérielle de Duras)

- But from one attic there was a blue view, a distant view of a field unstained by the corruption of this regimented, unreal existence
toute la phrase me pose problème et surtout unstained by the corruption
même si ça peut sembler maladroit je veux garder « vue bleue »
synonyme de pureté
quand l’existence est unreal, regimented, ce qui l’abîme, la souille, la corrompt
en français le mot « corruption » transporte aussi avec lui un lexique de mécanisme social (pots-de- vin, etc), l’idée d’une malversation voulue, cachée, organisée
je préférerais un mot qui dise la pourriture du fruit, la décomposition, la putréfaction
je pense au verbe corroder, c’est ce qui me donne l’idée de rouille
dans mon esprit c’est coloré / visuel
visuellement, le champ est sauvé de la corruption
la rouille, la couleur rouille, vient s’opposer au bleu, c’est ce qu’il me faut

-  Exposed to all these different lights, what we had in us (for we are all so different) came intermittently, in violent patches, spaced by blank voids, to the surface as if some acid had dropped unequally on the plate. I was this, Neville that, Rhoda different again, and Bernard too
j’aime beaucoup ce passage
déjà à cause de la métaphore avec l’acide que je trouve magnifique
je n’ai pas envie d’ajouter du texte dans la traduction pour qualifier ce qu’est cette plaque (plaque de graveur), j’aime que ça tombe net, clair, sec, exactement comme les gouttes d’acide
j’aime aussi cette sorte de bascule, déséquilibre, entre la partie du passage avec l’acide, une phrase construite, élaborée, et la phrase qui suit presque parlée, sans emballage
comme un tissu de fil de soie cousu par de la ficelle (toujours cette idée de brassage large, de s’exonérer du genre, des frontières et des catégories)

-  and Bernard, advancing in his casual way against breadths of green, against houses of very ancient foundation, tumbled in a heap on the ground beside me
je modifie en transformant advancing en verbe conjugué, ça m’arrange de sortir du participe pour la compréhension de la phrase, même si l’action doit porter sur le « laisser tomber » final (et puis à l’oreille, le an an an de « en avançant », bah)
j’espère que le « qui » relatif et le « désinvolte » entre virgules va minimiser ce changement dans la ’dynamique de la phrase’ (comme disent les gens qui ont l’air de savoir de quoi ils parlent)

-  I took my poem, I flung my poem, I slammed the door behind me
c’est simple, mais je me suis quand même demandé s’il fallait garder la répétition du mot « poème » (et oui en fait, oui, il le faut)

-  We are drawn into this communion by some deep, some common emotion
ça n’a l’air de rien, mais il faut être attentif : garder cette espèce de mouvement d’affect qui happe, comme des gens qu’on aurait tiré par les pieds
et établir un équilibre pour que « communion » et « commun » ne fassent pas doublon
je choisis d’effacer le mot « communion » (en espérant que « commune à tous » l’emporte sur son dos)

-  There is a red carnation in that vase. A single flower as we sat here waiting, but now a seven-sided flower, many-petalled, red, puce, purple-shaded, stiff with silver-tinted leaves — a whole flower to which every eye brings its own contribution
tout d’abord, je suis un peu triste, parce que carnation , que c’est beau, alors qu’en français , franchement, « œillet », j’ai envie de dire ‘peut mieux faire’ (sans compter que dans mon historique personnel on m’a appris très petite que les œillets portaient malheur)
ensuite il y a la suite d’adjectifs (many-petalled, red, puce, purple-shaded) qui s’attachent tous à la fleur
dans cet ordre-là, si je place ‘pleine ou remplie de pétales’ en première position, on va penser que les adjectifs s’accordent et caractérisent les pétales, ce qui n’est pas le cas, d’où ma répétition du mot fleur
ce qui me donne une phrase en français avec quatre fois le mot fleur
déjà, c’est mieux que quatre fois le mot « œillet » (qui sait si répéter œillet ne porte pas malheur aussi)
ensuite c’est un peu comme la répétition de « poème » plus haut
le mot « fleur » en mantra, comme le mot « poème » (ça me va)
je change l’adjectif « puce » en brun pour ne pas que la précision chromatique du « puce » prenne toutes les couvertures

-  The world is displayed
argh
displayed
le monde s’affiche, le monde est affiché, il est lisible
le couteau n’est plus (comme dans un passage précédent) un rayon de lumière qui ne coupe que le vide, c’est un objet réel
ce réel // irréel vient répondre à ce qui est dit au tout début du texte dans les paroles de Susan, quand le champ risque d’être corrompu par une vie réglementée, irréelle (a blue view, a distant view of a field unstained by the corruption of this regimented, unreal existence)
voilà à quoi ils s’emploient tous, depuis qu’ils ont ouvert les yeux, depuis qu’on a ouvert le livre, tous ils veulent atteindre, rejoindre la vie réelle
et leur problème ce n’est pas le classement binaire et faussé qui sépare la fiction du réel
la fiction est réelle, dès qu’elle a prise dans la réalité, nos fictions sont réelles (comme cette dame qui pense que les œillets portent malheur, elle y croit réellement, elle trouve des signes qui lui montrent que c’est vrai)
alors, displayed
le monde se montre ?
Le monde s’expose ?
Le monde démontre, fait la démonstration de son existence
(c’est trop long)
 The world is displayed, and we too, so that we can talk. 
eux aussi sont démontrés
ils ont, ils sont les preuves d’être qui ils sont, réels au monde dans un monde réel
et par cela, grâce à cela, ils peuvent parler
la parole comme élixir de vie, la parole qui germe, comme pousse une plante sur le terreau fertile du monde réel
(le monde infertile, sec, pollué de règlements, de révérences, de sourires forcés, de courtiers et de marchandises est irréel)
le monde est révélé ?
Le monde se révèle, voilà où j’en arrive

.


(work in progress)

.

.

.

.

.

(site sous licence Creative Commons BY-NC-SA)</

Messages

  • j’avoue que dans mon épuisement physique (un peu), nerveux (d’avantage, mais les raisons d’exaspération sont derrière moi ; devant : deux jours d’attente en grande partie passive) je n’ai pas tenté de lire l’original et ne me suis pas vraiment interrogée profondément sur tes hésitations, juste le plaisir et surtout avec Bernard, oui il est différent, mais un peu comme s’il réunissait tous les autres dans un bouquet pour le plus qu’amour pour Perceval. Merci... vais en rester là
    avec bien sûr, juste cela : admiration pour deux dames

Un message, un commentaire ?

Qui êtes-vous ?
Votre message
  • Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.