"la vie ça éparpille des fois / ça chélidoine et copeaux / ça bleuit ça noisette" [Maryse Hache / porte mangée 32]

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le fantôme de Grace

vendredi 10 avril 2020, par C Jeanney



Est-ce qu’on peut dénoncer une structure alors qu’on habite cette structure, ou est-ce qu’il faut s’en écarter pour mieux l’envisager de loin ? Je pose la question.
Pour la réponse, je vais attendre des signes. Je fais partie de ces gens (ils le font souvent sans l’avouer) qui font confiance aux signes. Sans en faire théorie non plus. C’est justement un signe qui m’a sérieusement mise en garde contre les théories, je ne sais plus lequel. Ça devait être une diffraction, un décalage, entre la théorie extrêmement bien léchée, la pensée clé en main, pas besoin de la désinfecter ou de limer les bords, et l’émetteur de cette théorie (car c’était un homme) qui puait de la bouche. Intellectuellement j’entends. Il y a comme ça des gens qui puent de la bouche (intellectuellement), mais d’une force, on peut sentir l’odeur d’œuf vieilli, d’eau croupie (encore que, l’eau croupie possède un peu du charme de la terre, du retour à la terre, à l’essentiel, etc.).
Alors visiblement, il faut s’en méfier (des théories). Je dis visiblement, je devrais dire « visuellement » parce que c’est visuel, la bouche puante parle et les plaques colorées de mes pensées font renfoncement, pour éviter l’odeur, un peu comme l’huître se rétracte sous l’effet du jus de citron.
Les plaques colorées de mes pensées ressemblent à ces lampes à lave des années 70. J’ai une lampe à lave permanente dans la tête. Très calme par exemple devant la poubelle de la cuisine, au moment de jeter les queues de haricots, ou bien accoudée au bureau avec vu sur un prunus en fleurs. Très tranquille. Ça bouge un peu plus rapidement si je pense à Grace sur son banc et que je place ce banc près de chez moi. Ça se mélange façon touillette ensuite, car ce n’est pas réaliste d’installer Grace sur un banc, encore pire sur un banc près de chez moi. Grace est forcément debout et en mouvement. Elle est teigneuse et délicate. Sa cuisine est d’une simplicité décevante, soit c’est rangé n’importe comment, soit c’est trop bien rangé. Je me demande si les cuisines ne montrent pas aussi de furieux décalages entre qui les occupe et la façon qu’il ou elle a d’occuper son espace mental, peut-être qu’un révolutionnaire arrange ses tasses avec l’anse bien orientée du même côté. Je ne donne pas foi aux théories sur ce qui caractérise les cuisines de frontistes, les cuisines de gauchistes et (j’allais ajouter une autre catégorie comme cuisine de bourgeois, mais un insecte sur le mur du bureau m’a arrêtée, il monte, minuscule, mon mental pour lui est craintif, la lampe à lave dans ma tête entame l’ébullition, car je me juge, je me juge incapable de nommer cet insecte qui ne vit pas en Bolivie, non, il habite là, ce n’est pas une espèce exotique méconnue rarissime, il est commun, il est chez moi, c’est fou de ne pas savoir ce qui est commun chez soi). Je crois que ses deux pattes arrière l’ont lâché, il traîne un peu son abdomen, mais il avance quand même. Grace aurait un mot, et même sans doute plusieurs, à dire là-dessus.
Je vais le laisser aller jusqu’en haut, jusqu’au plafond. C’est un signe. J’ai tourné la tête, pas longtemps, juste quelques secondes, puis j’ai à nouveau regardé le plafond, rien. Il avait dû se diriger vers le montant de la fenêtre pour en longer le bord, face à la surface terrible du plafond, impraticable pour lui, il n’a peut-être pas de ventouses sous les pattes, tout à l’heure j’ouvrirai la fenêtre et avec un peu de bol il sera libre. Machinalement j’ai ensuite regardé plus bas. Il était là en bas. En fait, il était là, il était retombé. Une belle chute. Par rapport à sa taille je dirais cent fois lui, ou même deux cents fois lui, ou même cinq cents, facile, je ne sais pas apprécier les distances. Il est resté immobile quelques secondes, comme un peu estourbi, et puis il a recommencé à monter, têtu. Besogneux. En mode survie de l’espèce. Mouche sur la vitre, papillon dans la lampe. Ce ne sont peut-être pas des signes. Ce sont peut-être des habitudes. Des erreurs répétées, des habitudes d’erreurs répétées. J’ai pris un papier plié qui sert de marque-page, j’ai ouvert la fenêtre en me cognant partout, j’ai pris l’insecte, je l’ai posé dehors, doucement. Ce qui est sûr c’est que c’était un coléoptère. À un moment, sur mon papier plié, et à cause de la pliure justement, il s’est retrouvé tête en bas, abdomen par-dessus tête, puis il a pivoté à cause de la gravité universelle, on aurait dit un culbuto. La question est : est-ce que c’est un signe ? Grace aurait une réponse pour ça. Une réponse vive. Quelque chose de tranché net, une flèche dans sa cible.
Grace a le visage de Gena Rowlands, même si je sais qu’elle n’a pas le visage de Gena Rowlands, je parle de son visage interne. Son visage interne c’est la Gloria de 1980, alors que son visage externe n’a rien de remarquable, peut-être un peu brune, un peu bouffie, avec des taches sur la peau et pas de maquillage, le nez un peu épais, les sourcils pas épilés, les cheveux à la va vite, pas de bijoux, les ongles avec la peau un peu mangée et cette histoire de lunule, je n’ai jamais vraiment compris où elles doivent être, si la peau dessus doit être réellement repoussée et pourquoi. Ce sont des choses qui m’échappent. Sans doute qu’il y a des théories sur les lunules, après tout, ce n’est pas si bête, en tout cas pas plus bête qu’un signe apparemment logé dans l’abdomen d’un coléoptère.
J’ai fait des recherches, il y en a un (de coléoptère) qui s’appelle le crache-sang. C’est incroyable. Il fait le mort lorsqu’il est en danger. C’est un acteur. Maintenant je regarderai les séries B en y pensant, avec le héros musculairement fiable, enfin non, le meilleur ami du héros qui met très longtemps à mourir (contrairement aux figurants en arrière-plan), allongé sur une souche d’arbre, et son ami (le héros) pleure sur lui, il essaye de lui montrer vaillamment un pauvre sourire (déchirant), tu vas t’en sortir Jeff, reste avec moi Jeff, non, non, NON, et l’autre s’immobilise après avoir eu une sorte de crampe, les yeux ouverts, figés. En fait, il fait la même chose que le crache-sang, c’est pour du semblant. Du liquide coule, rouge et nauséabond. Les prédateurs détestent ça et ils s’éloignent. Son vrai nom, son nom biblique, son nom de naissance, son nom scientifique (au fond qu’est-ce qu’un nom, je n’ai aucune idée là-dessus), le vrai nom du crache-sang c’est Timarcha tenebricosa. Timarcha je le traduirais bien par « tu marches » (je n’ai pas d’imagination), et ça se voit que c’est très endurant. La lampe à lave fabrique des pensées bien serrées, robustes, genre « je me pose là » en pensant Timarcha. Tenebricosa, c’est ténébreux, forcément, mais qui bricole. C’est comme Gena Rowlands. C’est comme Grace. C’est dramatique. C’est tragique. Ça bricole. Ça n’est pas supérieur. Ça ne se prend pas pour le nombril du tout. Pas du tout. Et pas du Tout non plus. C’est incisif. On fait avec. Au mieux. Au plus pressé. On rafistole. On range dans la cuisine mal rangée dans un placard bondé un peu approximatif. Ou bien on range dans la cuisine bien rangée parce qu’on a peur qu’elle devienne mal rangée et que les bulles déformées de la lampe à lave se délitent, parce qu’il y a eu une fuite de liquide visqueux dans le pied de la lampe, le pied des années 70, un liquide visqueux, rouge, nauséabond de crache-sang. C’est comme ça les signes. Ça se convoque. On fait exprès, mais on ne fait pas semblant. Je pense au fantôme de Grace et il est là. Et comme une ombre de mouette passe sur le mur, je comprends que le fantôme (de Grace) va rester un peu.

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(site sous licence Creative Commons BY-NC-SA)

Messages

  • Cette chère Gena Rowlands... Je me souvenais qu’elle était l’épouse du regretté Casavetes mais je ne savais plus trop si elle était encore vivante : eh bien, oui (j’ai dû regarder dans Wikipédia pour voir qu’elle était née en 1930...

    Elle a même joué dans un épisode de "Columbo" (en 1975), ce cher ami qui revient ce soir, comme chaque semaine ,sur TMC (j’en avais parlé sur un des "posts" récents de mon blog).

    L’intellectuel à l’haleine fétide, on voudrait un nom... mais c’est bien de laisser chacun imaginer la tête ou le masque sur ce visage non "reconnu facialement".

    Bon courage (moi aussi j’ai vue sur un prunus, dans le jardin de l’immeuble, dont les pétales roses tombent déjà comme à Gravelotte)...

  • moi je sors pour les glycines quand je peux (pas assez)

    moi non plus je n’aime pas les théories (n’aime pas non plus ceux à qui tout le monde croie) trop connues depuis mon début de pensée... c’est d’ailleurs idiot parce qu’il m’arrive de les trouver bonnes à retardement

    et suis tellement engourdie que pense que devrai te lire une troisième fois avant d’entrer

  • je me souviens qu’il y avait une lampe à ... (comment c’est déjà ? à lave ? oui, une lampe à) lave chez un type qui habitait dans le quinze (non loin de chez un autre) (un ami celui-là) qui faisait des allers-retours en camion type Ispahan Paris ou Paris Kaboul et retour - khomeyni devait toujours être (ou n’était pas encore) à Neauphle-le Château - à côté de chez Margo oui - et ramenait de là-bas des trucs qu’il avait ensuite à vendre - la lampe était dans les rouges, assez haute, un demi-mètre peut-être posée sur le sol - il y avait aussi des tapis, persans c’était sans doute le moins - le temps où on allait voir "2001 l’Odyssée de l’espace" au cinéma de la place de la Contrescarpe - il ne passait que là, cet été-là il me semble - mais ce n’est pas de celui-là dont je voulais te parler avec ta lampe à lave (furieusement dans la mienne aussi - un peu comme pour les signes - encore que chez toi ça me parait plus calme) (pas chez moi non) non c’était de cet autre, réalisé par son mari (il y joue aussi,tu me diras) (c’est un film magnifique) (on pourrait le comparer à"All about Eve" (Jo Mankiewicz, 1950) (trop magnifique aussi mais passon) avec un de mes acteurs préférés (remarque j’en ai un petit paquet) (j’ai oublié son nom, non, Ben Gazzara) "Opening Night" 1977) (à peu près l’époque du camionneur persan), c’est son titre – et c’est ainsi que les lampes, même si elles fuient un peu, indiquent les signes importants nécessaires, essentiels - pour le pue-de-la-gueule (je traduis en langage courant), je vois à peu près de quel genre d’abrutis il s’agit, oui – et merci pour tout

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