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"la vie ça éparpille des fois / ça chélidoine et copeaux / ça bleuit ça noisette" [Maryse Hache / porte mangée 32]

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les pincements

lundi 27 avril 2020, par C Jeanney



J’identifie de mieux en mieux en vieillissant (avant, je les jetais par-dessus bord) les pincements quand j’en vois.
Le pincement est une entité double sans poignées. On ne sait pas par quel bout le prendre. C’est par exemple quelque chose de bouillant et frigorifique. Ou un truc à texture molle écœurante piqué de pointes sur son envers.
Par exemple le mot évanescent est un pincement détestable irremplaçable.
Physiquement, il ressemble à une nuque surmontée d’un chignon gracieux de la comtesse de je ne sais quoi et ça pue la domination symbolique, financière, intellectuelle, le sang bleu, la suprématie d’une vie sur une autre, comme si on était capable de ranger du meilleur au moins bon le renard, la chouette, l’amibe, la langouste, comme si on notait chaque vie selon ses performances au saut en hauteur, et peu importe si toutes les vies ne pratiquent pas le saut en hauteur, saute, saute gentil moucheron. Comme si le saut en hauteur était l’étalon ultime, unique, le référent universel. Évanescent sent le saut en hauteur. Il sent le poème lesté de mots surmontés de chignons, frisettes accroche-cœurs des mots qui ne se trouvent pas sur les emballages de pizza, les prospectus, les vieux cartons mouillés (ceux que je préfère).
Mentalement, le mot évanescent disparaît graduellement. Délicat, insaisissable. Il décrit exactement tout ce qui n’est pas saut en hauteur. Ce qui sort des radars. Il bloque la reconnaissance faciale et même les empreintes digitales deviennent floues sous ses coups. Le mot évanescent porte des coups considérables, car indistincts. On ne peut pas les contrer (ils disparaissent et s’amenuisent, fumerolles, brouillard, fumées qui habitent la vision périphérique, celle qui ne fixe rien, farcie de malhabile, assez brumeuse et indécise pour être indétectable).
Le mot évanescent est un tyran et une fuite. Un petit caporal médiocre et une réponse. Une cage et la brise dehors quand on ne pense à rien.
Il y a une somme considérable de pincements. Je les récolte. Plus je suis vieille et plus j’en ai. Ça ne me fâche pas. Ça ne me fatigue pas non plus. C’est très énergétique. On peut passer beaucoup de temps à s’énerver sur un pincement (et ça fouette le sang, une colère qui purge). On peut s’enchanter longtemps d’un pincement (et là on s’installe calmement dans une piscine déserte avec la vue sur des montagnes violettes et bleues).
Il suffit d’un pincement pour se balancer la nuit sur son rocking-chair.

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(site sous licence Creative Commons BY-NC-SA)

Messages

  • suis lâche .. si veux continuer (et là c’est pas le moment d’abandonner, ce serait vraiment être emmerderesse au delà du supportable) je les noies les pincements

  • ceux au cœur font parfois - dit-on - perdre quelques secondes, ou minutes de vie - c’est une histoire, un peu la même que celle qui veut que la photographie ait de cette vertu qui vous retirer ou soustraire une vie (dans cette version, on ne dispose, chacun, chacune, de 7 vies ) - il y a des versions diverses, souvent évanescentes justement, de ce genre de dispositions - et ces temps-ci, on les ressent un peu - parfois, dans les moments noirs ombreux difficiles de notre réclusion (on ne les souhaite à personne, mais tout le monde en pâtit, fut-elle comtesse, fut-il prince) - j’aime beaucoup le soir du rocking-chair sur une véranda ouverte sur le jardin, au loin des arbres, au ciel des étoiles et peut-être, à peine, quelques murmures lointains d’automobiles

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