"la vie ça éparpille des fois / ça chélidoine et copeaux / ça bleuit ça noisette" [Maryse Hache / porte mangée 32]

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la vieille femme à la carabine

martin landau

mardi 28 avril 2020, par C Jeanney



Il y a un épisode de Cosmos 1999 où notre humanité, c’est-à-dire Martin Landau, qui supportait mal de ne pas être central et en gros plan, rencontre une civilisation avancée, des êtres éthérés qui se déplacent en flottant. Ils ont le visage émacié, des têtes longues et pointues, élargies au-dessus de la nuque par une excroissance qui suppose une boîte crânienne capable d’englober Néfertiti avec sa coiffe. Dans mon souvenir leur peau est bleue, ce qui serait logique, le bleu étant considéré comme beau, doux, élégant à la fin des années 70 (jusqu’à nos jours). Si la série Cosmos 1999 avait été tournée sous l’empereur Auguste on n’aurait pas choisi cette couleur bleue, couleur de gueux, de pouilleux, de barbares.
Le point central de l’épisode c’est la rencontre, enfin les interactions. Ces êtres supérieurs à têtes pointues et lourdes ne communiquent pas comme Martin Landau, en se servant de la voix et arquant fortement les sourcils. Ce sont des télépathes. On suppose (à la fin des années 70) que le progrès, la marche du progrès, va modifier le corps humain, faire rétrécir puis amputer l’auriculaire qu’on utilise trop peu, agrandir les globes des yeux, déployer l’encéphale et, grâce à (ou à cause de) la lévitation, les pieds vont rapetisser et les orteils se fondre ensemble sans doute en un seul gros orteil longiligne. Les cordes vocales ne servant qu’en cas d’extrême urgence (s’il y a le feu, mais tout est ignifugé) elles seraient vouées à la disparition. Et il y aurait (nous aurions) acquis, par voie de conséquence, la télépathie, cette pratique de bavardage interne. Les hommes bleus préfigureraient, en quelque sorte, le futur Martin Landau, version améliorée et non déclamatoire.
On penserait, et nos pensées entreraient dans les pensées de l’autre qui les entendrait avant d’y répondre sur le même mode. Un changement plus radical que facebook. Au lieu de parler face à, ou de monologuer à côté de, on parlerait avec, du dedans vers le dedans, dans son for intérieur et le for intérieur de l’autre, intimement. Ce serait la communication suprême. Les incompréhensions deviendraient aussi rares que les sabotiers ou les bisettieres. Ce serait un monde sans malentendus, sans violence, baigné par l’empathie. Car comment craindre l’autre ou se méfier de l’autre ou haïr l’autre lorsque l’on sait exactement ce qui le traverse. Il serait impossible de parler à la place de.
Parler à la place de, c’est prendre la place de. On ne peut parler que depuis chez soi, et la seule place légitime qu’on occupe c’est la sienne propre disait je ne sais plus qui (peut-être quelqu’un du temps du roi Artaxerxès I, cinquième souverain de la dynastie Achéménide, ou le sixième si l’on compte Bardiya, d’août 465 à décembre 424, je suis si ignorante). Me fatiguent tellement, et tellement, ceux et celles qui parlent à la place de, volent l’espace de, parlent au nom de (toute l’humanité), utilisant une grande quantité de Nous écrasants et de On goulus. Celles et ceux qui répètent Nous voyons, nous savons, nous allons.
Si la télépathie permet d’entrer dans le for intérieur d’une petite dame qui habite Santa Rita, municipalité brésilienne située dans l’État du Maranhão, ou dans le for intérieur d’un garçon vivant à Toamasina qui signifie "qui semble salé" en malgache, les Nous voyons, nous savons, nous allons, seront en perte de vitesse, puis en voie d’extinction. Ce serait une grande avancée de ne pas parler à la place de l’homme à genoux qui tire des fils électriques rue des Cuisiniers, ou à la place de la femme dont la fenêtre donne sur le parking du magasin Action rue de Châteaudun. Une avancée de ne pas parler à la place des terrorisés ou à la place de qui veut aller chez le coiffeur. C’est une question d’espace visible, c’est-à-dire d’espace vital.
Je crois qu’à la fin de l’épisode, Martin Landau s’inclinait devant la supériorité des êtres bleus, mais c’est brumeux dans mon souvenir. Peut-être qu’au contraire il les repoussait violemment après avoir conçu pour eux une grande admiration. Il y a l’hypothèse insidieuse (glaçante) des télépathes en chef. Élus, nommés, ça je ne sais plus. Ils disent souvent, à peu près trois fois par minute, "c’est la raison pour laquelle". Ils prennent les commandes (une sorte de mode de vie pour certains). S’ils entendent les pensées, et parce qu’ils sont ignifugés contre l’empathie, ils peuvent avoir l’idée de classer ces pensées, de les catégoriser, de les hiérarchiser en pensées licites et en pensées illicites de façon à (c’est la raison pour laquelle) les sanctionner. Et tout ça peut arriver bien avant le générique de fin. Je ne sais pas si c’est lié mais j’ai pensé tout à coup que les drones n’avaient pas plusieurs orteils. Avançaient en lévitation. Te disaient en ton for intérieur que tu devais courir plus vite ou marcher dans les ombres. Un autre mode de vie, l’ombre.
Près de Martin Landau, on pouvait voir Barbara Bain, de son vrai nom Mildred Fogel, qui ressemble à Vogël et signifie oiseau en allemand. Elle ne jouait pas le rôle d’une femme guerrière, d’une commandante en chef, mais d’une doctoresse. Elle soigne. Elle porte à la ceinture une sorte de talkie-walkie, bien pratique pour ouvrir les sas et allumer les visiophones, mais incapable de lancer des rayons laser sur les ennemis. Je ne me souviens plus si les hommes bleus étaient ou non des ennemis. Et les femmes bleues, y’en avait-il ? Qu’est-ce qui avait poussé si lourdement dans leurs cerveaux longs et pointus, des capacités à soigner ou le désir vicié d’une domination totalitaire ? Peut-être qu’il n’y avait pas de femmes bleues à l’écran. Peut-être qu’elles étaient restées sur le vaisseau mère, en cuisine, occupées à s’échanger des recettes télépathiques. Ou bien elles cousaient des bonnets bleus, assortis aux peaux bleues, à partir de patrons assez amples pour contenir les crânes – c’est drôle les mots, un "patron" de couture, un vaisseau "mère". Ou bien on les avait éradiquées. Elles étaient trop bavardes en pensées. C’est vrai que coudre et cuisiner occupe les mains, pendant ce temps-là on pense. Une de mes tantes a été couturière. Elle est très vieille maintenant, mais je suis sûre qu’elle a repris du service. Qu’elle coud des masques, bénévolement. Cuisiner, coudre, c’est gratuit (c’est du partage, c’est de l’entraide). Ses doigts sont tordus par l’arthrite (c’est fou comme le partage, l’entraide se partagent mieux, et bénévolement, parmi des doigts tordus d’arthrite). Elle a été reine de beauté (la fortune de Jeff Bezos a augmenté de vingt-trois milliards depuis le début de la pandémie). Elle a toujours parlé très fort, toujours cousu, dans son for intérieur.

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(site sous licence Creative Commons BY-NC-SA)

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