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"la vie ça éparpille des fois / ça chélidoine et copeaux / ça bleuit ça noisette" [Maryse Hache / porte mangée 32]

chantiers en cours

les lycopodes

Il faut réfléchir [les lycopodes]

vendredi 14 janvier 2022, par C Jeanney




Il faut réfléchir aux gestes invisibles.
Aux gestes qu’on n’aurait pas vus.
Pas documentés.

On s’approche et on commence à apercevoir des manèges,
des musiciens,
des fêtes,
des sardanes,
des danses de possession.
On parle d’épidémies de danses,
de danses inquiètes
et de crises d’hystérie extrêmement populaires.

Il y a des photographies anonymes.
À elles toutes elles forment une forêt de gestes.

C’est une écriture solide.
Nous construisons des murs sonores.

Dans les écuries modernes
le foin tombe directement dans les mangeoires,
le purin coule dans les canalisations sous terrassement.
C’est la preuve d’un travail colossal.
Sur le toit trônent des chevaux d’un cuivre doré presque pur.

Il faut que vous ayez accès aux documents.
Vous devrez aller d’un codex
à un autre codex
jusqu’à une page déterminante
contenant un dessin clé.

De quoi s’agit-il ?
Des plans d’une ville idéale.
Un réseau de tuyaux alimente les fontaines,
l’idée étant de recréer l’image d’un corps
irrigué de sang,
débarrassé des substances toxiques
et des eaux stagnantes.

Ce qui se voit est passionnant,
mais ne renseigne pas sur l’étendue du problème.
Il faudrait une vue du ciel,
ce qui est très difficile d’accès.

On voit une sorte de rivière.
On pourrait imaginer de simples coupoles,
un arc en guise de sculpture centrale.
On pourrait imaginer un chemin de ronde.

On peut aborder le monde en le dessinant sans cesse
comme on dessine sans cesse un problème irrésolu.

Ici, il vaut mieux marcher.
C’est un combat,
et personne ne peut se rendre compte des souffrances.
On s’en sort bien
en transportant des marchandises vitales.

Je ramasse des palettes.
Tant de palettes.
Un tel gâchis.

À partir de maintenant
la route va devenir de pire en pire.
Beaucoup se demandent
si ça vaut vraiment le coup
de se risquer sur les routes.
Évidemment non mais
comment faire autrement.
Il vaudrait mieux dormir.

La ville est juste là
derrière.

Depuis des jours je chemine sur le fleuve gelé
Le monde extérieur est aux aguets

Un jour un étranger est venu.
Il m’a dit tu es toujours joyeuse.
D’où vient ton rire ? 
J’ai répondu j’ai une amie.
Nous n’avons pas grand-chose et tout va bien.

Je regarde le sol.
Le spectacle est permanent.

J’ai construit ma cellule.
Je l’ai entretenue.
J’ai coupé du bois.
Soulevé des pierres.
Maintenant je vais dire des prières petite sœur.

La vache se promène partout.
Sa corde traîne par terre.

C’est une ville d’esclaves
où chacun doit avoir un maître.

J’ai enfilé un costume de building
pour me faire photographier dedans
dans différents endroits
et voir si ça pouvait combiner des histoires.
Si tu veux tu peux venir dire bonjour à un immeuble.
Je pense que c’est sur la liste.

Au bout du compte
on est obligé d’attendre
que les sociétés meurent de faim.

En étiquetant quelque chose
on lui donne une existence légitime.

Il y a une sorte de code de conduite.
Avec un chronomètre.
Un uniforme.
Chaque outil doit se trouver au bon endroit.
Je dois pouvoir l’atteindre en cinq secondes.
Si je ne peux pas l’atteindre en cinq secondes
c’est qu’il est au mauvais endroit.

Certains objets pourraient passer inaperçus.
Les objets simples d’une cosmologie domestique.
C’est comme ça que nous avons grandi
avec curiosité.

C’est quoi ce que vous fabriquez ?
Mettez-le dans la lumière
qu’on voit si ça fait une ombre.

Quand on creuse de l’intérieur
on perçoit un tout autre espace
différent de celui pensé de l’extérieur.

La ville regorge d’improvisations.
On ne peut faire que du micro sabotage.

J’aime les jeux sérieusement amusants.

À chaque goutte qui tombe,
toutes les trois secondes et demie,
quelqu’un dans le monde meurt de faim.
C’est une donnée statistique
qui ne s’entend pas normalement,
sauf lorsqu’une goutte tombe
toutes les trois secondes et demie.

Il faudrait le filmer.
Filmer fait acte de mémoire.


(Lycopode 4) [1]



jusqu’à une page déterminante  [2]

.

(site sous licence Creative Commons BY-NC-SA)


[1Dans les Notes de chevet de Shei Shônagon on peut lire

" Sujets de poésie  : [...] la bardane d’eau. Le poulain. La grêle. Le bambou nain. La violette à feuilles rondes. Le lycopode [...]". Le lycopode est une plante vivace toujours verte dont les racines se divisent en formant un Y, ce qui est un choix, comme celui que je fais de garder, ou déplacer, ou retailler, recoudre, reprendre la phrase entendue ici ou là pour en faire un poème lycopode.

[2image fabriquée en utilisant la technique des Versées

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