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"la vie ça éparpille des fois / ça chélidoine et copeaux / ça bleuit ça noisette" [Maryse Hache / porte mangée 32]

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Les Vagues, de Virginia Woolf (traduction + journal de traduction en (...)

journal de bord des Vagues -105 ["j’aurais peut-être pu devenir, qui sait, n’importe qui"]

mardi 8 novembre 2022, par C Jeanney

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(journal de bord de ma traduction de
The Waves de V Woolf)

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À chaque fois que je décide de reprendre ma traduction des Vagues, c’est la même chose. Exactement les mêmes sensations qu’entrer dans une piscine. J’y vais doucement. J’ai besoin de temps pour m’acclimater, accepter la température de l’eau, je me force un peu. Je me dis c’est bon pour la santé, et puis j’ai déjà traduit tant (j’en suis page 76 sur 177 de mon exemplaire Oxford world’s classics rempli d’annotations), ce serait si bête de s’arrêter maintenant, de laisser tout ça s’étioler. Je me remontre les manches. Et, exactement comme dans l’eau, arrive ce moment génial. Tout est doux, tout est fluide. Le reste a disparu. Il n’y a plus que moi et l’eau, que moi et le texte, que moi et le problème du texte. J’aime ce problème. J’ai entendu parler un peintre hier. Il montrait sa toile blanche et disait cette toile est un problème. Le trait est un problème. La couleur est un problème. Je dois les résoudre. C’est peut-être ce que j’aime le plus au monde, cette sensation de vouloir résoudre un problème. Un mélange de faim et de curiosité de cette faim, d’éprouver cette faim. C’est sans doute très cliché, cette faim en moteur interne, mais c’est là.
Cette fois-ci, pour ma reprise (je n’avais pas mis le nez dans le texte depuis le 13 octobre, c’est mon site qui tient les comptes), j’ai fait énormément d’allers-retours entre le texte original et ma tentative de le traduire, sans doute plus que d’habitude. À chaque phrase, je lisais à voix haute, et le texte anglais, puis mon texte. Comme si j’essayais de faire écho, point par point. Bien sûr ça ne marche pas, ça ne marche jamais, puisque mes mots ne feront pas miroir, mais comme dit un autre poète que j’ai écouté hier, on s’en fout. Faire est la solution à tout.



« Si j’étais né, dit Bernard, sans savoir qu’un mot en appelle un autre à sa suite, j’aurais peut-être pu devenir, qui sait, n’importe qui. Mais en l’état, et parce que j’en trouve des séries partout, je ne peux pas supporter l’idée de solitude. Si je ne vois pas les mots en anneaux de fumée s’enrouler tout autour de moi, je suis dans le noir – je ne suis rien. Une fois seul, je tombe en léthargie, je tapote les cendres à travers la grille du foyer et, amer, je pense, Mme Moffat viendra, elle viendra balayer tout ça. Lorsqu’il est seul, Louis est d’une acuité stupéfiante, il est possible que les mots qu’il écrira nous survivront. Rhoda aime être seule. Elle nous redoute, nous perturbons le sentiment intense d’être en vie que donne la solitude – regardez sa fourchette, comme elle l’agrippe, comme une arme contre nous. Je n’existe que lorsque le plombier, ou le marchand, ou n’importe qui d’autre, dit quelque chose qui fera naître en moi une étincelle. Alors, comme la fumée de ma phrase monte, gracieuse, puis redescend, coule et s’enroule, longe le rouge des homards et le jaune des fruits pour les tresser ensemble, beauté unique. Mais, voyez comme cette phrase est clinquante – née de quelles dérobades, et de quels vieux mensonges. Car ma nature se forme sous l’impulsion des autres ; ainsi, contrairement à vous, elle ne m’appartient pas. Elle possède une fissure, une veine d’argent, fatale, sinueuse, qui la rend vulnérable. Voilà pourquoi, et Neville enrageait de cela au collège, je le plantais-là. Je rejoignais les fanfarons, à badges et à casquettes, et je montais dans leurs grands breaks – certains d’entre eux, ici ce soir, bien habillés, dînent ensemble, puis se lèveront tous en même temps pour finir la soirée au music-hall ; ils me plaisaient. Par eux, j’existe aussi sûrement que grâce à vous. Quand je vous quitte, que le train part, vous pensez : ce n’est pas le train qui s’en va, mais Bernard, et puis Bernard s’en fiche puisqu’il ne ressent rien, il n’a pas de billet, il a sans doute perdu son porte-feuille. Et Susan crie, les yeux rivés sur le fil qui s’échappe entre les feuilles des hêtres : "Il est parti ! Je ne peux pas l’attraper !" Il n’y a rien à attraper. Je me construis et je me reconstruis sans cesse. Chaque personne différente tire des mots différents de moi. »



- le passage original

‘Had I been born,’ said Bernard, ‘not knowing that one word follows another I might have been, who knows, perhaps anything. As it is, finding sequences everywhere, I cannot bear the pressure of solitude. When I cannot see words curling like rings of smoke round me I am in darkness — I am nothing. When I am alone I fall into lethargy, and say to myself dismally as I poke the cinders through the bars of the grate, Mrs Moffat will come. She will come and sweep it all up. When Louis is alone he sees with astonishing intensity, and will write some words that may outlast us all. Rhoda loves to be alone. She fears us because we shatter the sense of being which is so extreme in solitude — see how she grasps her fork — her weapon against us. But I only come into existence when the plumber, or the horse-dealer, or whoever it may be, says something which sets me alight. Then how lovely the smoke of my phrase is, rising and falling, flaunting and falling, upon red lobsters and yellow fruit, wreathing them into one beauty. But observe how meretricious the phrase is — made up of what evasions and old lies. Thus my character is in part made of the stimulus which other people provide, and is not mine, as yours are. There is some fatal streak, some wandering and irregular vein of silver, weakening it. Hence the fact that used to enrage Neville at school, that I left him. I went with the boasting boys with little caps and badges, driving off in big brakes — there are some here tonight, dining together, correctly dressed, before they go off in perfect concord to the music hall ; I loved them. For they bring me into existence as certainly as you do. Hence, too, when I am leaving you and the train is going, you feel that it is not the train that is going, but I, Bernard, who does not care, who does not feel, who has no ticket, and has lost perhaps his purse. Susan, staring at the string that slips in and out among the leaves of the beech trees, cries : “He is gone ! He has escaped me !” For there is nothing to lay hold of. I am made and remade continually. Different people draw different words from me.’



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( work in progress )

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(site sous licence Creative Commons BY-NC-SA)</

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